
Heureux, heureuse, qui, comme un papillon, éprouve simplement les vertus de chaque jour, sans trop voir demain, se satisfait d’une mesure raisonnable d’ambition et ne butine que son comptant quotidien sans gaspiller, ni celui des autres ni celui des chrysalides. Pourquoi se perdre en vaines conquêtes quand tout s’offre au regard contre si peu d’effort ? Les chemins, tous, qu’ils soient de plaine, de bord de mer ou de montagne, fourmillent de joies et de satisfactions que l’on apprécie si légèrement qu’aussitôt on les regrette. Joachim du Bellay (Les Regrets, 1558) le résume bien, avec une amère nostalgie, une fois atteinte une Rome qui promettait de fallacieux délices.
« Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :
Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine. »
C’est la leçon du papillon, c’est la leçon de la nature, qui remet chaque jour, presque sans faillir, son ouvrage sur l’établi. Chaque matin, elle se fait belle pour nous charmer, nous séduire et nous retenir ; toujours, ingrats, présomptueux, nous la quittons, vantant ses attraits et ses mérites comme des dons, un dû, infaillibles et immuables. Nous lui demandons tant, nous la rinçons, nous l’étrillons, nous l’épuisons ; aveugles, devant nous elle s’étiole. Heureux, heureuse, un papillon, simple et éphémère lépidoptère, nous rappelle de l’être devant « le clos de notre pauvre maison, qui doit nous être une province, et beaucoup davantage. »