
Jamais je n’avais vu une représentation aussi sévère de son visage. Aujourd’hui, j’ai déjeuné face à Paul Verlaine. Installée tranquillement, sandwich à la main, sur une des chaises inconfortables des Jardins du Luxembourg, son regard de marbre taillé, presque de reproche, semblait me fixer. J’ai cherché à comprendre ce malaise sans doute bien imaginaire. L’autre main, celle qui ne tenait pas le sandwich, soutenait un livre, Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. La pensée en cours de lecture était la suivante : « si les artisans s’accommodent jusqu’à un certain point des profanes, ils n’en restent pas moins attachés aux principes de leur art et ne supportent pas de s’en écarter. » (Livre IV, 15) Et là, j’ai compris le reproche : aux pensées brutes de l’empereur romain, Paul Verlaine opposait son laborieux travail poétique. Alors vite, j’ai cherché des vers verlainiens appropriés, et au midi ensoleillé et à ce havre calme au cœur de la ville ! Et voilà ceux dont je me suis rappelée :
« Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
(…)
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville. »
(Le ciel est, par-dessus … ; Sagesse, 1881)
Et c’est vrai qu’aux propos sévères, on peut préférer souvent la douceur des vers.