
Full metal jacket, voilà une accroche séduisante ! Dans les commentaires sur ses œuvres, notamment Le nom de la rose, l’écrivain italien Umberto Eco écrivait : « Un titre doit embrouiller les idées, non les embrigader. » Il entendait par là ce que le lecteur fait ou construit à partir du contenu de l’œuvre mais qui n’est pas forcément explicite, ou encore, qui n’est pas prévu par l’auteur. Stanley Kubrick ne trompe pas le public avec les titres de ses films, ils annoncent bien leur véritable contenu. Dans les entretiens accordés au moment de la sortie du film en 1987, le réalisateur anglo-américain expliquait qu’il voulait « montrer à quoi la guerre ressemble vraiment. » Le spectateur est servi, il la voit dans toute sa dimension, dans toute la dualité de la balle blindée : une arme meurtrière sans états d’âme manipulée par des hommes qui en sont pétris.
La guerre que montre ce film, ne se fait pas uniquement sur les champ de bataille et c’est en cela qu’il est une réussite. Il montre qu’elle commence toujours dans l’esprit des hommes ; qu’elle y germe, qu’elle y nidifie, s’y développe et prospère. D’ailleurs, le personnage central du film, James T. Davis, alias « Joker », joué par Matthew Modine, le proclame : « je serai le premier de mon immeuble à avoir un mort certifié ». Meilleur élément du contingent en préparation au combat, mené par le sonore et brutal Sergent Hartman, « Joker » n’en montre pas moins les forces qui l’animent, les sentiments contraires qui le traversent. Il est chargé de prendre en main la formation militaire de l’un de ses colistiers, « Gomer pyle », en français la grosse baleine, un pauvre gars grassouillet, un peu lourd, un peu simple, auquel ses échecs valent le harcèlement nourri du sergent. Mais, malgré sa patience et sa camaraderie initiales envers cette malheureuse recrue, « Joker » ne pourra s’empêcher, après une brève hésitation, de se joindre à la meute pour lui faire payer au prix fort les conséquences de ses erreurs sur le groupe.
« Joker », après la proclamer, affiche et verbalise cette dualité, entre la douceur et la violence, chez l’homme. Il l’affiche sur le revers de son uniforme, avec une broche « peace and love » et sur l’avant de son casque, avec le slogan : « born to kill », né pour tuer. Ce jeu permanent de plaisanterie auquel il s’adonne, n’est qu’une bravade, une façon d’essayer de se persuader qu’il n’est pas comme les autres, qu’il peut survoler la violence ambiante sans être atteint par elle. Mais il se trompe, la violence lui court après depuis plus longtemps qu’il n’en a conscience et, une fois dans la réalité de la guerre, au Vietnam, au moment de l’Offensive du Têt, il lui cède. Pour rire aux larmes et chanter à tue-tête avec ces camarades aussitôt après avoir cédé au meurtre. Le sniper qui avait décimé son escouade était une femme. Malgré le carnage qu’elle avait causé, à terre, mortellement touchée, à terre agonisante, elle redevenait une simple humaine. Seul, « Joker » lui aurait laissé la vie, poussé par le groupe, il l’achève.
Dualité, Stanley Kubrick en fait l’architecture de son film. Deux chapitres : la préparation militaire à Parris Island et le cœur de la bataille, où l’on bascule de l’esprit de corps au pugilat ; des hommes que l’on blinde comme des munitions mais qui, toujours, hésitent, freinés un court instant par un regain de conscience. On croit souvent que les actions masculines sont aveuglées par des poussées de testostérone, mais c’est une approche bien simpliste. Il faut aux hommes bien des subterfuges et des déséquilibres pour franchir le Rubicon de la violence, pour devenir des guerriers sanguinaires.