« Flâneries 2023 » – # 250 – « Non ! Je ne le donnerai pas ! »


« Ne raccrochez pas ! »
« Comment était votre expérience ? »
« Votre avis nous intéresse ! »
« Pour l’amélioration de la qualité du service, cet appel peut être enregistré ! »

Vous voulez un simple renseignement, vous faites livrer votre marché de la semaine, vous passez un appel ; aussitôt, une boîte vocale, un message, une fenêtre automatique, vous interpelle. De client, vous devenez cobaye. De client, vous devenez censeur, juge ; vos petits doigts deviennent des couperets. Il n’est plus possible de passer un appel, de procéder à un achat, de faire un mouvement, sans devoir attribuer une note, donner son avis. Tout ceci se passe sans contacts réels : un échange de voix, pas de face à face, des choix au clavier ou à l’écran, des champs à remplir, pas ou le moins de surprises, de cas particuliers, possible.

D’une société du contrôle de soi par soi-même, par l’éducation, par la politesse et par le savoir-vivre, nous sommes passés, avec l’ultra-consommation, avec la dématérialisation, avec l’effacement du facteur humain « présentiel », à une société du contrôle artificiel, insidieux et de la délation. La notation des uns par les autres via des touches de téléphone, via les claviers et via les commandes vocales, est un cafardage aveugle, sans courage, est un contrôle social qui désolidarise l’acte de ses effets, qui supprime la matérialité de la responsabilité. Cette notation donne pouvoir à l’émotion, répond aux caprices des micro-frustrations venues de l’absence de résultat immédiat : tout ce qui distingue l’enfant de l’adulte, l’irresponsabilité du courage, l’indulgence de la violence.

Sous couvert de « qualité de service », on crée une sur-société de petits tyrans au détriment de nos semblables que, par ces quelques clics, nous condamnons, sans appel possible, lentement mais sûrement, à sombrer dans une sous-société, celle de ceux qui n’entrent pas dans le monde froid des normes algorithmiques et biaisées. Parce qu’après tout, ces normes, ce sont des hommes qui les créent pour bannir d’autres hommes. Le courage, hier, était de risquer sa vie sur les champs de bataille, aujourd’hui, il consiste à faire du bouts des doigts depuis son canapé, un tri cruel : il ne tue pas, il efface. Ou alors, à refuser tout cela, à se convaincre que : « Mon avis ? Non ! Je ne le donnerai pas ! »

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