
Maurice Genevoix est décédé en Espagne, un 8 septembre 1980. Les lectures de l’enfance laissent une marque, s’impriment et s’imprègnent dans l’imaginaire et la sensibilité. La simplicité du style d’écriture de ce Prix Goncourt 1925, pour le roman Raboliot, aide à cette éducation à la mémoire sensorielle, à la traduction fidèle, scrupuleuse des instants gardés en mémoire. Genevoix n’était pas braconnier ; il avait été chasseur, mais il semble que son expérience de la Grande Guerre l’ai porté à raccrocher définitivement le fusil. Il aimait passionnément la Nature et nombre de ces écrits en témoignent. Raboliot en est du compte. Dans cette œuvre, sont exaltés autant les liens entre l’homme et la nature, les instincts qui les apparient, que la condition d’homme libre avec les sacrifices qu’elle exige pour assumer de vivre en marge, en décalage, avec les us, coutumes, conventions et lois de la société.
Un passage de Raboliot exprime parfaitement cela :
– « L’hostilité de tous ces gens lui apparaissait dérisoire, leur conjuration imbécile. Pour lui, cela ne changerait rien à ce qu’avait été sa vie ; cela serait une gêne peut-être, un harcèlement importun, comme une nuée de taons dans les bois, par un jour d’été orageux : il secouerait les taons, voilà tout. »Épiphénomène. Conséquence presque insignifiante à balayer du revers de sa volonté. À quoi bon expliquer.
Il y a un prix, fort, à payer à la singularité. Celle-ci ne marque pas une méconnaissance ou un rejet de la société, mais une décision radicale, souvent douloureusement assumée, de prendre une voie, un chemin différent. L’homme libre est conscient de ce qu’il refuse, de ce qu’on lui reproche, de la méfiance qu’il génère. Il y a une blessure qui se crée à chaque décision de s’extraire des rets tendus par le groupe, par l’amour des siens : compagne, enfants :
– « Raboliot se tenait près de la couche, la poitrine un peu haletante. Comme ç’avait été facile ce geste qu’il venait de faire !… Voici qu’il était debout, debout et seul, avec ce poids accru dans la poitrine, ces élancements, au cœur, des meurtrissures douloureuses… »
À la réaction d’instinct répond une vague de sentiments déchirants.
C’est la reprise de contact immédiat avec les éléments naturels, sauvages, libres, qui sont à Raboliot un sang et un air vitaux, qui lui apporte une absolution, voire une bénédiction, qui lui ouvre une voie de salut : « C’était comme une ivresse, une folie légère qui le soulevait tout entier : l’allègement d’un cauchemar qui vient de passer, qui n’est plus. »
Peu d’hommes assument des choix qui leur apportent ce qui leur convient vraiment, viscéralement. Tout en percevant, plus ou moins consciemment, que le poids des chaînes dans lesquelles ils s’enferrent contraint bien autant leurs mouvements que le plein exercice de leur liberté. Il est donné à chacun de choisir, et ensuite d’assumer, la nature, les qualités, le conformisme ou la marginalité, de sa geôle.