« Flâneries 2023 » – # 254 – « Peuples ingrats »


« Écoute, bûcheron, arrête un peu ton bras ! 1»
Déjà Pierre de Ronsard, au XVIème siècle, attirait l’attention sur les conséquences de l’insatiable prédation humaine. Le roi de Navarre, futur Henri IV, vendit ce qu’il considérait comme la sienne : la forêt de Gastine dans la vallée du Loir. Une longue élégie dépeint sa douleur d’en voir abattre une partie.
« Combien de feux, de fers, de morts, et de détresse,
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses. »
Il est peu probable que Ronsard fut devenu poète, le Prince des Poètes, s’il n’avait autant aimé la nature. Ce dont l’isolement de sa surdité le privait en émerveillements sonores, il le compensait certainement par le regard, un regard rabonni de mélancolie.
« Toi qui, sous l’abri de tes bois,
Ravi d’esprit m’amuses ;
Toi qui fais qu’à toutes les fois
Me répondent les Muses 2; »
En cinq strophes, Ronsard énonce la chronologie et le progrès de son admiration pour la forêt et les univers qu’elle abrite. Ses houppiers sont pour lui des « têtes sacrées », la ramure des arbres, une « verte crinière ». Elle est peuplée de nymphes, de Satyres, de Pans ; elle est la création, le jouet et le havre des Dieux ; tous, et aussi les Muses, l’ont nourri de leur lait et ainsi inspiré chacune de ses rimes.
Pour Ronsard, la forêt mise à ras n’est plus que campagne, où tout est nu, où s’éventent ses charmes et ses mystères, où tout devient plat, lisse, muet. Les hommes sont oublieux des dons qui leur ont été faits.
« Peuples vraiment ingrats, qui n’ont su reconnaître
Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers
De massacrer ainsi leurs pères nourriciers ! »
Que Ronsard n’ait été plus et mieux enseigné, nos plaines déboisées, sans limites, arides et bientôt stériles, n’en peuvent que pleurer. Et nous avec.

1- « Contre les bûcherons de la forêt de Gastine », Pierre de Ronsard ; « Élégies », XXIV, v. 19-68
2- « À la forêt de Gastine » , Pierre de Ronsard ; « Odes », II, 15

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