
Un chêne, un tremble, plantés au milieu de la prairie qui borde les ruines de l’abbaye de Port-Royal. Dès qu’on lève le nez, on apprend plus facilement que dans n’importe quel livre ou de n’importe quel discours moralisateur. La Nature, toutes les bêtes et évidemment les arbres, nous enseigne ce que devrait être la vie, comment elle devrait être organisée pour être vécue sans heurts ni drames. Les deux fûts se sont élevés, ont pris toute leur hauteur, côte à côte, rivalisant certainement à qui irait le plus vite, à qui aurait le plus grand houppier. Combat viril, autant que combat féminin, pour s’imposer, souvent au détriment de l’autre ; cela, c’est dans les mœurs humaines. Ici, aucun des deux n’a tranché, aucun ne l’a emporté sur l’autre ; ils sont immenses ensemble. À y regarder de près, leur inclinaison marque leur choix de cohabiter, de s’élever sans trop faire d’ombre à l’autre. Leurs ramures se toisent sans se toucher, elles prospèrent en sens opposé au face à face. D’ailleurs, leurs profils en vis à vis, sont presque dépourvus de branches. En revanche, leurs racines sont densément entremêlées, comme pour faire contrepoids à leurs élans d’intimité opposés. Ce couple apprend tout simplement à l’observateur attentif ce que sont les bonnes manières, ce qu’est la bonne manière de cohabiter, de vivre ensemble, quand cette expression n’est pas galvaudée. Ils se déploient, tout en prenant puissamment racine, sans nuire à l’autre et tout, alentour, respecte cet ordonnancement, cette loi silencieuse qui les gouverne, sans révolutions, massacres, lavages de cerveau, sans république, sans démocratie, sans codes écrits, référendums ou pétitions. Ils inscrivent dans les airs la grande devise universelle d’une liberté limitée à et par celle des autres.