
Dans ses mémoires d’un déjeuner, chez elle dans son château de la Sarthe, la Princesse Alice de Monaco résumait ainsi Pierre Loti : « Dans son étrange visage luisaient des yeux admirables couleur d’aigue-marine, d’une profondeur mystérieuse voilée d’inquiétude. Ce regard lointain, comme perdu dans un rêve, était troublant. Il parlait peu, mais quand il narrait, il le faisait avec la poésie colorée, inimitable qui rappelait ses livres prestigieux dont le charme appartient à l’éternité. » C’est vrai que Pierre Loti possède un art consommé de la narration.
Cet art se retrouve dans son petit opus de voyage Kyôto – La ville sainte. C’est ainsi, par les mots, que l’on découvre la vieille capitale impériale, en 1889, alors que son charme archaïque et millénaire est menacé par la modernité. Le trait particulier de ce récit, extrait du recueil Les Japoneries d’automne, est d’illustrer l’appétit de curiosité et l’énergie de ce Capitaine de Vaisseau. Sa plume vive, rapide, railleuse, mais toujours précise, nous entraîne par les ruelles, collines, palais et temples, au rythme soutenu des djin qui tirent sa voiture à la force de leurs bras. Chaque terme, choisi avec soin, porte une couleur, un son, une matière, une atmosphère qui fait entrer le lecteur dans la peau, dans le vécu du narrateur.
Il est ainsi possible d’imaginer un Japon aujourd’hui presque totalement disparu et une Kyôto bien éloignée de l’image léchée et prospère qu’elle offre aujourd’hui, où : « les maisonnettes de bois ont des aspects branlants et caducs de centenaires ; les charpentes saugrenues se gondolent, se fendillent et s’émiettent. » Rien n’échappe au sens aigu de l’observation du Rochefortais, particulièrement les cocasseries des nippons, les incongruités des rares étrangers qui sillonnent ce pays jusque-là complètement fermé au monde. Il se moque doucement de tout cela, sans jamais juger ni offenser après se moquer copieusement de lui-même : « les Nippons s’ébahissent en route de voir cet Amiddah qui fuit en voiture, enlevé par un Européen. »