
Il y a une chanson consacrée à ce thème : « Ah ! Ma brave dame ! Tout fout le camp ! » C’est quand ce genre de pensées finit par bourdonner en continu, revient comme un refrain de chanson, en l’occurrence celle de Maxime Le Forestier, que l’on peut se demander si l’arithmétique implacable de l’âge n’a pas réussi à vous assaillir complètement ; si l’on doit se considérer soi-même comme daté, ayant fait son temps.
À quel évènement peut-on relier, à quel moment pressent-on, une rupture avec son époque ? Probablement, et de la manière la plus perceptible, dans les frictions, les agacements, provoqués par les variations de certains habitus, en particulier ceux du quotidien, ce que l’on appelle aussi la civilité. L’augmentation de la fréquence de ces réactions en est le signe le plus notoire. Cela survient dans les transports, dans les commerces, dans les relations professionnelles, dans les relations familiales, dans la correspondance et dans tous les petits riens de la vie quotidienne, dont les tenues vestimentaires, les façons de manger et j’en passe !
C’est une conversation par téléphone avec mon énième nouveau conseiller bancaire qui a conduit à ce questionnement. En voilà le récit. Depuis le début du mois de septembre, j’adresse des courriels à celui qui était censé m’être attitré ; sans réponse. Je multiplie les appels à l’agence, où une jeune femme me promet de transmettre mes messages ; sans suite. À force d’insistance, mon téléphone finit par sonner et un jeune homme se présente comme mon nouveau chargé de compte. Là, mon flegme habituel fut bahuté. Je n’avais pas l’impression de parler à un professionnel, mais à un pote. Je n’aurais pas été plus étonnée s’il m’avait donné du « ma pti’te dame ! ». Il me causait dans un sabir bien, très, loin du français soutenu ; peu de grammaire, des mots de la rue. Un djeun’s quoi !
Après cette histoire de banque, il y a la rue, les transports, la foule dont on se demande si elle est habillée, attifée serait plus juste, pour aller à la plage ou pour traîner au lit. Sans compter tous ces bras, ces jambes, ces nuques, couverts de tatouages et de piercings. Il y a les portes que l’on ne vous tient pas, les couloirs, les trottoirs où les passants ne cèdent pas le passage, où, quand c’est vous qui leur faite place, ils se faufilent sans un pardon ni un merci. C’est la vendeuse, la caissière, qui ne vous saluent pas, qui ne vous regardent pas au moment de l’achat ou du paiement. Ce sont tous ces voyageurs, ces piétons, ces clients, qui vocifèrent au téléphone, partageant sans pudeur leurs conversations les plus personnelles, les plus animées : « Cela me rend encore plus constipé. » Et le wagon tout entier de regretter ce blocus mal placé.
Il serait possible de multiplier à l’infini les exemples. « Ah ! Ma brave dame ! Ce n’est pas toi, mais bien tout le reste qui fout le camp ! »