
Quelle coïncidence de lire cette citation de François Mauriac aujourd’hui, dans cette atmosphère morbide qui nous entoure depuis la tourmente barbare qui s’est abattue sur Israël samedi dernier : « Il ne sert de rien à l’homme de gagner la Lune s’il vient à perdre la Terre. » Il résume en quelques mots tout le paradoxe des Hommes, qui s’entêtent à appliquer la triade « citius, altius, fortius » à toutes les dimensions de la vie, en particulier celle de la violence et du mal, alors qu’ils pourraient de s’en contenter dans les stades ou encore pour construire la paix entre eux. Vaste Olympiade !
Il faut écouter, avec par exemple les archives de l’INA, ce grand écrivain discourir sur son œuvre, son temps et sa compréhension du monde. Son parler est d’une élégance rare, chaque mot est juste, pesé et cheville une pensée extrêmement sophistiquée. Cette citation donc, vient à point dans le contexte actuel tant nos ambitions sont démenties par nos actes, tant nous rendons notre Terre inhabitable, tant les gâchis commis en feront notre tombeau. La Lune ? Nous ne ferions qu’y déménager nos problèmes et drames actuels. L’espace est déjà rempli de nos déchets.
Inhabitable ! C’est ce qu’est en passe de devenir notre monde. Pourtant le Prix Nobel 1952 accorde à l’antonyme de ce mot, habitable, un critère très simple pour jauger ses pairs, ses semblables, leurs œuvres et leurs actes. Et ce pour ne pas condamner le personnage tout entier, pour lui laisser un bénéfice. Il dit par exemple de Franz Kafka, qu’il est entré dans ses romans mais pour en sortir aussitôt. Une fois a suffi car personne ne veut recommencer indéfiniment ses cauchemars. Il faut leur tourner le dos définitivement. Mais il apprécie les autres travaux de l’écrivain austro-hongrois. Il explique que cette relation à la Littérature, ou aux autres Arts, par le fait que nous y cherchons, lui du moins, notre reflet. Balzac est habitable, Gide l’est. Cocteau, non.
Les Hommes sont en passe de perdre leur Terre, tant ils l’ont rendue inhabitable. Tant certains l’ont rendue inhabitable. Et contrairement à un écrivain dont on peut goûter les vers et pas les romans, quelques monstres l’ont pervertie dans tant de ses dimensions que le cauchemar se retrouve partout et presque sans répit. De la Terre qui était au départ une œuvre d’art dans laquelle l’Homme pouvait trouver un reflet flatteur, une inspiration galvanisante, il a fait des décharges et des charniers. C’est à cela, s’il nous reste encore du temps et de la force, qu’il faut tourner définitivement le dos, à ceux qui font œuvre de leur vie à penser, concevoir, élaborer, mettre en mouvement la destruction et le mal. Pour faire de la Terre la nouvelle Lune à gagner, inventer de nouveaux reflets dans lesquels s’admirer.