
Travail réalisé en atelier d’écriture avec des compagnons de la nuit, ceux qui n’ont pas forcément d’abri. La photo des trois piliers de la sagesse en fut la proposition.
Mon cher Ami,
Je vous remercie pour la photo prise pendant vos vacances. Ces trois petits singes du sanctuaire Toshogu sont amusants et aussi bien connus pour symboliser la Sagesse : ne rien voir (minazaru), ne rien dire (iwazaru), ne rien entendre (kikazaru). Mais c’est tout ce que j’en retiendrai sinon cela me conduirait à des analyses, des commentaires et des dérives philosophiques que, par les temps qui courent, je ne veux pas faire.
Vous vouliez me distraire avec l’image, je vais, pour vous distraire, jouer avec les mots.
La vue, l’ouïe. Il manque l’odorat, le toucher. La bouche est le seul organe qui partage un sens : le goût et une fonction : la parole. C’est peut-être en bord de mer que ceux-ci sont le plus sollicités ensemble, simultanément. La vue : les yeux portent loin : l’exotisme, les récits, les héros. L’ouïe : les oreilles sont bercées par le refrain rythmé du ressac. L’odorat : le nez aspire les rafales, cet air puissant qui gonfle la poitrine et fait se sentir plus fort. Le toucher : les pieds foulent le sable, se blessent sur les coquilles brisées et fendent les vagues. Le goût : la bouche s’emplit, la langue se tapisse, de saveurs iodées.
Incroyablement, quand roulent les vagues, la parole manque. L’esprit est cinq fois trop occupé.
Voilà, mon cher Ami, comment contourner l’obstacle et rêver de vacances sans partir, jetant un horizon azur contre les murs, se collant un coquillage sur les mauvaises nouvelles, inspirant ses souvenirs à pleins sinus, agitant ses orteils pour en chasser les fourmis et y faire revenir le sang.
Vous me trouverez pratique, bien domestique ; vous me reprocherez de dévier de cet élan jusque-là poétique en proposant de sniffer une pipette de sérum physiologique, de prendre une giclée de phytomer, pour pallier le manque de vraie mer, qu’aucun rêve, qu’aucune image, ne peut recréer.
Vous voyez ce que j’ai fait de votre image. Définitivement, même en la voyant rarement, même en ne l’ayant vue qu’une fois, c’est l’océan, la mer, la houle, les grèves, qui prennent l’Homme. Laissons tous ceux que ton image évoque refuser de voir les bébés égorgés, d’entendre les cris des femmes violées, de parler de crime contre l’humanité.
Parlons de nos sens oubliés, de toutes les beautés que, même rêvées, on ne peut pas tuer.