
Quelques secondes à admirer une mouche-faucheux. Ou une tipula paludosa, si l’on veut se rengorger de latin scientifique. C’est un diptère à très, très, longues pattes qui, contrairement à son lointain parent le moustique, ne fait aucun mal ; du moins à l’homme. D’un léger coup de spatule en bois, je l’ai envoyée se poser ailleurs, mais elle en avait décidé autrement. Aussitôt chassée, aussitôt reposée : l’étalage de légumes lui offrant l’aubaine d’un repas complet. Il lui faut aussi trouver un abri pour se protéger des premiers frimas.
Quelle insouciance ! Quel contraste avec nous qui avons en continue les oreilles rebattues de mauvaises nouvelles ! Insouciance ne signifie pas pour autant innocence ! Bien que les oiseaux et les batraciens, ses prédateurs, l’apprécient, ses larves peuvent commettre d’importants dégâts.
Aussitôt cette dangerosité connue, grâce au bon côté de la toile, celle d’internet, le regard change, se fait beaucoup moins indulgent. La délicatesse de son corps, la transparence de ses ailes, son vol par palier et saccadé, perdent tous leurs charmes. Spontanément, un dialogue muet, donc un monologue mental, s’est noué avec ce cousin, puisque c’est également une de ses appellations.
– « Dis donc, au fait, je viens de lire que sous tes dehors sympathiques, tu étais une authentique parasite ! Intérieur, tu t’installes sans demander, extérieur, tu bousilles le travail, le labeur même, de ceux qui se retroussent les manches ? Bon d’accord : tu sers la soupe à nos piafs et à nos grenouilles. Mais heureusement ! Sinon, s’ils te laissaient prospérer, qu’est-ce qu’on prendrait ! Il parait que tes larves sont pires ! Qu’elles vivent dans des galeries d’où elles boulottent les racines de plantes. Ah ben, tes souterrains semblent abriter bien des méfaits et des crimes ! Pour un peu, on te ferait grâce en vol ! Mais bon, ce n’est pas à la main humaine de décider de ton sort. La météo réglera bien ça sans état d’âme ! Alors, je te remets dehors ! »
Toujours délicatement, avec la spatule, j’ai replacé la tipule, loin dehors, cet endroit qu’elle n’aurait pas dû quitter. Sans remords, je suis retournée à mes occupation, un petit refrain en tête : « Chacun sa route, chacun son chemin ; passe le message à ton voisin » ; et aussi à tous tes cousins. Tu seras bien mieux dans ton élément naturel. Et de penser à une moralité, certes bien élimée : qu’il ne faut jamais se fier aux apparences, même les plus gracieuses. Les pires tempéraments se cachent facilement sous les voiles les plus délicats, se fondent dans le décor comme un caméléon, deviennent invisibles ou, pire, familiers voire sympathiques. Le diable s’habille en tipula paludosa.