
C’est en regardant certaines images que l’on se rappelle son âge. En parcourant la rétrospective dédiée à la réalisatrice-photographe Agnès Varda, le poids du demi-siècle s’est imposé. Toutes les scènes photographiées semblaient familières, au point d’en être jaunies. Même, le clochette de la porte de la boulangerie, ou de la mercerie, ou de la pharmacie, s’est mise à tintinnabuler. Le juge de paix est sans doute ce point bascule entre les décors qui semblent familiers au point qu’ils pourraient s’animer sans que l’on s’y sente perdu, que la vie pourrait s’y poursuivre sans tâtonner, sans que rien ne vous y manque et les décors qui vous sont contemporains mais où la part des repères que vous connaissez est inférieure à celle que vous ignorez. La vie dépose en chacun de nous des empreintes qui la revêtent d’une certaine esthétique, la nôtre, unique, qui nous constitue, qui reste souple tant que l’on imagine avoir en main des leviers pour agir sur le monde, au moins sur une petite partie de celui-ci et jusqu’à ce que la fraction de ceux qui en actionnent de nouveaux, qui alors paraissent souvent bien superficiels, futiles, deviennent si importante, que vous les leur laisser. Les personnes sur ces photographies ont dû en venir à un constat similaire, comme leurs parents, comme leurs ancêtres ; chaque génération sent ce mouvement, ce grincement de charnières qui séparent deux univers, deux époques, deux générations : celle de demain et celle d’avant.