
En 1926, dans Si le grain ne meurt, André Gide écrit : « Je me persuadais que chaque être, ou tout au moins, que chaque élu, avait à jouer un rôle sur la terre, le sien précisément, et qui ne ressemblait à nul autre ; de sorte que tout effort pour se soumettre à une règle commune devenait à mes yeux trahison. »
Comme cette phrase, certes empreinte de l’esprit de prédestination cher aux Protestants, aurait de sens à être lue, et surtout commentée, par tous les agités du crime et tenants de la désolation humaine. Voilà une belle radicalité, vocable très tendance ces dernières années, dans la manière d’aborder sa vie : le sens que l’on en perçoit, le rôle que l’on y joue réellement et le décalage entre la perception, la réalité et avec la tournure que l’on aurait voulu lui donner.
À cet exercice de remise en perspective, beaucoup réaliseraient par quelles forces ils se sont laissé embrigader, mesureraient combien la spirale de violence dans laquelle ils se sont laissé prendre les éloigne de leur nature pacifique profonde. Personne ne naît au monde pour mener une vie de haines et de massacres ; chasser et tuer pour se nourrir n’entre pas dans cette veine-là. Il s’agit sans doute d’une vision très rousseauiste de l’homme naturellement bon corrompu par la société, mais force est d’admettre qu’il y a dans les rôles à jouer sur la terre, une minorité sanguinaire qui entraîne, à commettre ou à déplorer passivement des bains de sang, une majorité grégaire. De quel défaut d’humanité sont atteints les meneurs de foule ? Quels freins font défaut à ceux qui leur emboîtent le pas ?
C’est probablement à la compréhension et à la résolution de cette question, si cruciale, qu’il faudrait que le monde s’attelle. L’humanité n’a eu de cesse de s’accroître, de progresser, en franchissant l’essentiel des obstacles qui empêchaient son expansion, en élaborant quantité d’outils et de remèdes pour contraindre et surmonter tout ce qui lui résistait, tout ce qui fragilisait sa survie et sa longévité. À ce jeu, elle a laissé en jachère sa part d’ombre, cet angle mort de sa course à la civilisation : sa bestialité. Pire que les animaux, son goût du sang est détaché de toute nécessité objective : l’homme tue pour tuer ; les hommes tuent parce qu’une poignée d’entre eux les poussent, réussissent à les convaincre de le faire. Les animaux ne construisent pas de fours crématoires et ne se filment pas en train d’égorger des nourrissons.
C’est comme si l’Homme s’était agrégé tous les instincts animaux et les avait associés à son ingéniosité à concevoir des outils : la chasse à l’épuisement, l’attaque, le jeu avec la proie, le dépeçage. C’est comme si, en une fraction de temps où tous ces instincts le submergent, une fracture, une béance, se créaient dans sa conscience, comme s’il s’oubliait complètement, qu’il était incapable de s’agripper, pour se retenir de supplicier, à sa généalogie, à une quelconque forme de raison, à ses créations, à des siècles de pensée ; à l’altérité : à l’amour, autant divin que de se son prochain. Oui, quand un homme s’enivre comme d’un chant de sirène, de l’écho barbare d’un chef sanguinaire, il trahit tout le pacte de la vie sur terre, tout le pacte avec ses semblables ; il se trahit dans toutes les dimensions de son intelligence. Le reste de ses œuvres : artistiques, littéraires, philosophiques, religieuses, scientifiques, mécaniques, agricoles, économiques, perdent alors tout leur sens comme il les détourne pour tout détruire autour de lui.