« Flâneries 2023 » – # 302 – « L’exposition »


Chaque œuvre fut un émerveillement.

Il faudra sûrement y retourner, une voire plusieurs autres fois, pour en apprivoiser, du moins tenter, la complexité ou encore en apprécier chaque détail. Il y a une stratégie, bien éprouvée, pour profiter complètement de la visite d’un lieu, d’un musée et, ici, en l’occurrence, d’une exposition. Comme pour toute expédition, il faut s’y préparer : réserver son billet à l’avance, se vêtir confortablement, ne pas risquer d’avoir chaud, froid, faim, soif ou d’être interrompu par une envie pressante, donc prendre ses précautions de ces côtés-là ! Voilà pour l’intendance. Le second préalable, particulièrement recommandé dans le cas d’un évènement, comme Van Gogh à Auvers-sur-Oise au musée d’Orsay, qui n’accueille pas moins de 7 000 visiteurs par jour, est de s’isoler mentalement, ainsi, se rendre capable de faire abstraction de la foule environnante.

Foule ! Vaste concept ce matin. Si n’était que les gens ! Certes, il s’est agi de slalomer, de s’intersticer dans la masse, d’en trouver les failles et d’en anticiper les remous, les courants, les brisées. Mais ce n’était pas le pire à débrouiller, à endurer. La beauté des touches du Hollandais en valait la patience. Le plus redoutable ennemi du détachement furent les haies de bras levés, smartphone en joue, pour photographier les tableaux. Vous observerez sans doute que votre servante, pour illustrer le présent propos, a dû elle-même dégainer le sien, de téléphone mobile. Photographier les photographes était tout bonnement la seule façon de tirer un parti humoristique de ce qui aurait pu devenir un agacement de haute, très haute, intensité. Agacement centré sur le fond de cette pratique, plutôt que sur sa manifestation : à quel moment les visiteurs privilégient la présence matérielle de ces toiles, c’est-à-dire leur accordent un vrai regard, sur la photographie. L’écran devient le médium artificiel, la motivation première, le passe-temps, la fin-en-soi. Comment recevoir l’émotion, quelle qu’elle soit, à travers l’objectif.

Le Portrait du Docteur Gachet : la lumière si particulière du regard ; Le Paysage au crépuscule : l’embrasement du ciel qui nimbe une ligne d’horizon saisie à hauteur d’homme. Comment se plonger dans cette poésie, dans ces débauches de couleurs, par le truchement d’un écran. Le fil de l’exposition est de comprendre l’état d’esprit dans lequel ont été peints les soixante-dix tableaux dans les deux mois qui ont précédé le suicide de Van Gogh. On sent, œuvre après œuvre un tourment profond, une urgence à capturer tous les sujets, une frénésie à comprendre les couleurs, un acharnement à contraindre le pinceau à traduire toutes les émotions d’un homme qui sait avoir perdu la raison : qui se sait perdu. Jamais bleu, jamais vert – en dehors de Cézanne peut-être – ne furent si intensément travaillés que dans cette ultime période de sa vie. Tout le drame dépressif de Vincent Van Gogh se retrouve dans son Champ de blé aux corbeaux : ces corvidés ne sont pas posés au hasard ; ils sont la mort qui approche, la tentation de la mort.

Pour finir de livrer la stratégie idéale de l’amateur d’œuvres d’art, il faut, lors d’un premier tour des salles, se faire potache : lire toutes les notices, regarder méticuleusement, longuement, allonger le cou et étirer le regard pour comprendre, et le contexte de la toile, et son organisation. Une fois fait, il faut revenir en arrière, remonter le courant des pékins agglutinés et se lancer dans un nouveau parcours, sans plus penser à rien, mais en ressentant tout : laisser parler les émotions, caboter selon elles, sans carte, sans autre boussole qu’elles, de sujet en sujet. Nouer un dialogue avec l’artiste au travers de son travail. C’est d’ailleurs ce que pensait Van Gogh lui-même : « Comme la vie est courte et comme elle est fumée. Ce qui n’est pas une raison pour mépriser les vivants, au contraire. Aussi avons-nous raison de nous attacher plutôt aux artistes qu’aux tableaux. »

Impossible, dans cette matière qui exacerbe la couleur, dans ces à-plats, touches et rehauts paroxystiques, de ne pas s’attacher à ce fiévreux artiste. Pour cela, les yeux, les vrais, sont autant nécessaires qu’irremplaçables. Il n’y a là, aucun écran qui vaille.

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