« Flâneries 2023 » – # 303 – « La mort de l’empathie humaine précède toujours le naufrage dans la barbarie »


Boui-boui japonais près du Louvre. Il y a du monde, il y a de l’attente. Les places sont chères. Devant moi, un trio, un duo ; derrière moi, comme moi, un solitaire. Le serveur fait son taf ! Il place en fonction des tables qui se libèrent. Il me propose de faire la quatrième du groupe qui me précède ; pas possible : j’aurai pas la place pour lire mon journal que je lui dis. Échange de regards avec le gars derrière moi.
Nous nous comprenons : si nous voulons déjeuner rapidement, eh bien ! il faut s’apparier. S’y résoudre, c’est la seule chose à faire pour se réchauffer rapidement avec des gyosas fraîchement sortis de leur bain d’huile et un roboratif gomoku ramen et, surtout, pour se poser avec mon canard, mon Figaro du jour, rempli des mauvaises nouvelles du front. Mauvaises ? Selon le point de vue !

Nous nous installons, mais en le jouant table à part. C’était inévitable, cette barrière, et cela s’est manifesté dans la confrontation des titres ; lui, c’était Libé ! Un journal dit de gauche, un journal dit de droite : irréconciliable. La titraille parle pour cette feuille de chou : « À Gaza, c’est l’enfer, l’enfer, l’enfer » ; Hamas toute ! La titraille parle pour la mienne : « Gaza : Israël lance la deuxième phase de son offensive ». Que le courage que l’Occident n’a pas accompagne Israël !
Le 7 octobre, c’était un pogrom, un génocide ; Israël a le droit de se défendre. Personne n’adhère exactement, extensivement, avec la ligne éditoriale de son quotidien, mais quand même, le slogan : « Sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur », annonce une plus grande capacité de nuances. Et, jusqu’à preuve du contraire, ma feuille n’a pas fait sa une avec des photos datées et truquées. Heureusement qu’on n’est pas dimanche, parce que j’aurais eu mon JDD et je l’aurais bien étalé sous ses yeux.

Je sens les œillades un brin courroucées de mon vis-à-vis de circonstances. Ben oui ! J’suis pas de gauche ! Même, mon gars, je m’aligne sur ces choix. Heureusement que tout cela reste en pensées, parce qu’il n’est pas sûr que je ne m’en serais pas pris une directe dans la figure. L’avait pas bien l’air arrangeant le fiston.
J’avais des envies de lui causer des 9 et 10 novembre 1938, en Allemagne : la Nuit de cristal, pendant laquelle, outre les déprédations et les captures pour déportation, environ 2 500 personnes, parce que juives, ont été massacrées. L’encre des Accords de Munich avait déjà séchée, mais la honte de l’Europe et de l’Occident n’était pas encore bue.
Je ne suis pas une groupie d’Enthoven, mais son édito « Œil pour deuil » dans Franc-Tireur m’a bien emballée. En substance : « Réduire la mort de civils adossée à un discours au caractère antisémite assumé aux atrocités collatérales d’une guerre, mettre de côté le mode d’exécution, c’est être négationniste. »

Dans mon JDD du week-end dernier, Eugénie Bastié s’interrogeait : « C’est moins la liberté d’expression que la liberté de penser qui est aujourd’hui menacée. Tout le monde peut parler, mais pouvons-nous encore penser ? »
Oui ! On peut penser ! Même, il le faut ! Surtout en cette matière, l’antisémitisme d’atmosphère, qui rend justement l’atmosphère présente très périlleuse. Ne pas le faire, ne pas situer le mal, se taire, ce que font les Musulmans ordinaires comme le faisaient les Allemands ordinaires en 38, est ce que Hannah Arendt nommait la mort de l’empathie humaine, qui précède toujours le naufrage dans la barbarie.

Sans relâche, mentalement, en réponse aux rafales de kalach oculaires de mon commensal, je bouillonnais : « Ouai mon gars ! En 2023, un Français de confession juive qui, à Paris, a peur pour sa vie et de ses voisins, des passagers d’un avion, au Daghestan, qui risquent le lynchage ; ça, je n’arrêterai pas de penser que le monde est en risque d’une nouvelle Shoah ! » Et que de la vague brune on est en passe de passer à la vague rouge-noire-blanche-verte.

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