
Rien, nous ne sommes rien. Simples individus dans la masse des milliards que compte la planète Terre, la part de pouvoir entre nos mains, ce qui peut advenir du fait de nos petites actions, est minime. Cependant, des milliards de riens peuvent finir par compter, par produire un résultat : la bascule salvatrice de la vague de haine qui déferle en ce moment sur notre monde, ce monde où nous aimerions tant que nos vies ne soient faites que de joies, d’enfants insouciants, de travail utile, digne, de respect mutuel. Des milliards de riens peuvent peser dans les cogitations des grands de ce monde qui, à cette heure, semblent bien faibles, bien timorés, à contenir, à faire taire, les appels à verser le sang et leurs effets déjà bien funestes.
Ce 5 novembre 2023, comment rester léger quand tant de nos amis juifs craignent pour leur vie. Comment dire à ces amis combien ils comptent, combien leurs vies nous sont précieuses, comment une simple promenade en forêt, à l’air frais, au soleil, sous la pluie et dans le chatoiement des couleurs de l’automne peut prendre un goût amer quand on garde à l’esprit leurs angoisses, leurs souffrances. Est-ce ce sera suffisant de leur dire : « Tant que nécessaire, je serai juif » ? Nous pourrions aussi dire « Tant que nécessaire, je serai Arménien », aux Arméniens ; « Tant que nécessaire, je serai Chrétien », à tous les Chrétiens persécutés. Chacun opprimé, dans son être et dans sa chair, pour ce qu’il est, par d’autres êtres humains.
Ce 5 novembre 2023, une randonnée a mélangé des personnalités très diverses, majoritairement féminines, dont trois hommes de confession musulmane. L’un d’entre eux, le plus âgé, côtoie ses comparses féminines en toute simplicité. Les deux autres, très jeunes, ne parlent qu’entre eux, arabe, et ne consentent à adresser la parole à leurs accompagnatrices que pour « nécessité de service ». Cela n’aurait été ni le contexte, ni légitime de parler de l’actualité ; il s’agit de loisir, de détente ; et pourtant. Si chaque geste compte, alors il fallait tenter celui-là, d’autant plus que l’itinéraire choisi conduisait de toutes les manières au pied de ce mémorial, dans le parc de Sceaux, en mémoire aux victimes alto-séquanaises de la Shoah. « Juif », ce n’est pas qu’un slogan haineux, ce sont d’abord des vies : des hommes, des femmes, des enfants, des familles entières, qui ont été conduites au massacre. Le 7 octobre, ce ne furent pas que des informations, des images : ce sont de vraies vies qui ont été suppliciées.
À observer discrètement le groupe tourner autour du mémorial, à prêter une attention particulière aux deux jeunes musulmans, il semblerait, sans être capable de la qualifier, que cette confrontation avec les milliers de noms de victimes, que leur main effleurant les stèles, que la lecture de cette injonction : « Passants, souvenez-vous », ait provoqué une réaction. Quand bien même le seul effet produit serait : il y a des personnes qui se soucient de la vie, du sort de leurs semblables juifs, ou encore arméniens, ou encore chrétiens, alors, ce petit rien, cet anecdotique, cet imprévu, peut devenir l’hésitation à entrer dans la haine, la prise recul avant de céder aux appels au meurtre.
L’Histoire ne peut pas, ne doit pas se répéter. Nous savons trop bien de quelles horreurs, souffrances, elle a été, elle est, elle pourrait être faite. Il ne se peut pas que les bourreaux en rouge-noir-vert d’aujourd’hui, et tous les déséquilibrés qui se sentent investis d’une mission divine, imaginent un instant pouvoir impunément prendre la relève des bourreaux en vert-de-gris. « Tant que nécessaire, je serai juif », promettre cela, c’est s’afficher solidaire, se porter bouclier, chacun, selon ses forces et ses moyens.