« Flâneries 2023 » – # 311 – « Au hasard de Camus »


Dans son essai Le mythe de Sisyphe, Albert Camus écrit ceci : « L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites. » Lorsque l’on écrit chaque jour, comme c’est ici le cas avec ces chroniques, et plus précisément lorsque l’on écrit gratuitement, sans véritable lectorat, parce que sans véritable légitimité, on ne peut qu’être en butte à cet absurde, à la limite de son action et du pouvoir de celle-ci. Saisir le temps par l’évènement, par l’anecdote ou par l’émotion, répond à un besoin de comprendre le monde tout en le sachant complètement déraisonnable ; que cette démarche est vaine. S’appliquer à cette compréhension, en dépit de sa faible résonnance, renforce le sentiment d’absurde.

Camus développe cette réflexion en 1942. Plus tard, en 1947, il écrit La Peste. Dans ce roman, est raconté le drame quotidien des habitants d’Oran isolés du monde parce que submergés par une épidémie de peste. Il s’agit là également d’une chronique rédigée du point de vue d’un médecin : Bernard Rieux. Il serait suffisant de comparer ces lignes à celles d’un Prix Nobel. Il y a cependant, en conclusion du récit des déchirements humains que ne peut que provoquer une telle crise, une phrase qui résume assez bien, et la démarche, et sa superfluité : « Mais il savait cependant que cette chronique, (…), ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir, et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, (…), tous les hommes (…) refusant d’admettre les fléaux. »

Ce 7 novembre est le trois cent onzième jour de 2023, il reste encore cinquante-quatre chroniques à créer. Elles resteront certainement assez confidentielles. Mais ce qui les associent même marginalement à celles de Camus, c’est que, quelle que soit leur publicité, elles influent peu sur les choix et les agissements des hommes. Constater cela, c’est rejoindre un peu Sisyphe : rouler chaque jour sa pierre en haut de la pente pour la voir redescendre aussitôt ; et c’est aussi un peu La Peste : « le bacille de la peste ne meurt ni ne disparait jamais » : le mal refait toujours surface dans les sociétés, mêmes les plus avancées, même les plus prospères. Si écrire, sans chercher à convaincre, sans chercher à inverser les choses, rencontre ainsi l’absolu de l’absurde, le faire travaille malgré tout le mince espoir d’appartenir à ceux des hommes qui interrogent inlassablement autant l’injustice de quelques-uns de leurs frères que la bonté de la majorité d’entre eux.

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