
Envoyer une carte postale ? Vivre la carte postale ! Il reste dans la capitale des estaminets aussi charmants en apparence qu’en vérité. Parfait ! Tout y était : le décor, le sourire de la serveuse, le petit noir au bon goût de torréfié à souhait et d’infusé lentement, le croissant bien frais et très très beurré. La carafe d’eau arrive seule sans besoin de la demander. En récompense, une confiserie : une sucette en forme de cœur. Le journal des mauvaises nouvelles est à portée de main. Le voisin de table est aimable et souriant. La rue est calme, les commerçants s’activent à gestes mesurés. Le trottoir est frais lavé, aucun chien ne s’y est oublié. Le carnet est ouvert sur la page blanche du jour : une seule page de pensées, les premières du matin, spontanées, tracées sans discipline : fluide léger, prodige et libre du cerveau à la main. Recueillir ses premières impressions, celles de la nuit encore en suspension, celles naissantes des premiers pas du matin. Les mots se bousculent mais seuls quelques-uns, les plus dégourdis, sortent de la mine : « Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges1. ».
1 – Arthur Rimbaud ; « Délire II, Alchimie du verbe » ; « Une saison en enfer » ; « Poésie », Éd°. Gallimard