« Flâneries 2023 » – # 315 – « Un violoncelle surnommé : le Poilu »


Il y a bien évidemment autant d’histoires individuelles, autant de correspondances, autant de souvenirs particuliers ou collectifs, qu’il y eut de Soldats mobilisés d’août 1914 à novembre 1918. Chaque destin, au fil du tragique de ces combats, est unique, mais toujours relié à un avant et à un après. Celui de Maurice Maréchal entre dans ces romans de la Grande Guerre. Il fut premier prix de violoncelle au Conservatoire de Paris en 1911, il entama une carrière internationale brillante à son issue.

Écouter son jeu dans l’un des rares enregistrements encore disponibles : un Nocturne de Frédéric Chopin, permet d’en percevoir la très grande sensibilité. Ces notes se ressentent empreintes de son vécu, des émotions accumulées, notamment au Front. Lire quelques-unes de ses lettres1, à sa mère, campe la belle psyché du personnage, anime d’une grande humanité, d’une grande tendresse filiale et d’une grande lucidité, le visage saisi par la photographie.

En mai 1915, deux camarades de tranchée, Antoine Neyen et Albert Plicque, tous deux tombés au champ d’honneur cette même année, lui fabriquent un violoncelle à partir d’une porte et d’une caisse de munition. Ce miracle d’ingéniosité et d’amitié sera surnommé le « Poilu ». Maréchal partagera son art avec ses compagnons, simples soldats de 2ème classe comme lui, ou encore pour des offices religieux et devant l’état-major même. Cet instrument, signé par Foch, Mangin et Gouraud est visible à la Cité de la Musique à Paris.

Le contenu de sa correspondance évolue de lettre en lettre. De « Je suis la Gloire, je suis la Foi, je suis la France. » tracé en août 1914 au moment de la mobilisation générale, aux regrets de ne plus ciseler sa musique, aux inquiétudes pour sa mère et aux craintes pour sa vie : « Pardon Maman ! J’aurais dû rester, travailler mon violoncelle pour vous, pour vous qui avez fait tant de sacrifices (…) Je ne suis pas, je ne voudrais pas être lâche, mais l’idée que je pourrais, pour une balle idiote, gâcher tout mon avenir (…) », on ballotte ensuite de la joie d’un rien « (…) la toilette en plein air dans un seau : n’est-ce pas là encore, quelques bonnes heures » à la résignation pour mourir dans l’honneur : « Et pourtant, en avant ! Si je ne me battais pas, je souillerais à jamais toutes mes heures futures. Plus de joies pures, plus d’enthousiasme, plus d’exaltation pour le Beau. Car je rougirais d’avoir tremblé pour ma vie. Pour oser regarder le soleil mourir sur la mer, il faut avoir osé soi-même regarder la mort en face. ».

Sur cette dernière profession de son devoir, « Pour oser regarder le soleil mourir sur la mer, il faut avoir osé soi-même regarder la mort en face. », Maurice Maréchal nous permet de saisir toute l’émotion de son jeu dans une Nocturne de Chopin.

Maurice Maréchal avait une maman à aimer, une jeune fille à qui penser, la promesse d’un avenir musical glorieux à tenir. Pourtant, il n’exprime aucun égoïsme, il est douloureusement lucide de la souffrance de ses camarades qui expirent seuls, de l’injustice commise à l’encontre des fusillés pour l’exemple, de la loterie macabre qu’est chaque assaut. Il y a aussi beaucoup de poésie, même dans ses saillies rageuses : la beauté de l’automne qui ignore la guerre, la bêtise des journalistes et des planqués.

La guerre, sa barbarie, fauche indistinctement. La mort prend, arrache les vies sans se soucier de quel futur Delacroix, Debussy, Pasteur, Eiffel, Alain-Fournier, elle va interrompre le destin ; destins qui auraient pu autrement changer celui du monde qu’en s’alignant en croix blanches sur des pelouses au cordeau.

1 – « Paroles de Poilus – Lettres et carnets du front 1914-1918 » – Éditions Librio

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