« Flâneries 2023 » – # 321 – « Le Tigre allait dans les tranchées »


Le 17 novembre 1917, la Presse annonçait la nomination la veille de Georges Clemenceau à la Présidence du Conseil par Raymond Poincaré. Il avait alors 76 ans. C’était son deuxième passage à ce poste.

Rien ne sert de retranscrire l’Histoire, celle de la Grande Guerre, et la biographie, celle de Georges Clémenceau, que tout le monde peut aller consulter d’un clic sur les réseaux ou, plus courageusement encore, de quelques mouvements de doigts en feuilletant un livre. Pourquoi le clic, pourquoi feuilleter un livre ?

À l’heure où tout un chacun commente les évènements du plat de son clavier, derrière la surface vitrée de son écran, redonner matière, matière charnelle aux choses, est en partie la réponse à cette question, à cette dualité, sur le poids humain de ces démarches.
À l’heure où la quasi-totalité de ceux qui nous gouvernent, dans les Palais, dans les hémicycles, dans les territoires, dans les médias, sur l’agora, n’ont jamais connu la guerre, encore moins l’Occupation, encore moins les Rafles, encore moins les exterminations, la démarche du Président du Conseil des Français, d’aller au contact des Poilus, s’inscrivait dans la longue tradition, et dans le plus élémentaire de leurs devoirs, des Chefs de Guerre.

Oui, le Tigre allait dans les tranchées et cela suscita l’admiration des Combattants. Mais le seul fait d’aller piétiner dans la boue, ou d’aller serrer des pognes, n’aurait pas suffi. À tout discours, à toute action, il faut un éthos correspondant, cohérent, véritable, sincère ; crédible.

Pourtant, le curriculum vitae, ici très rudimentaire, du Père la Victoire peut donner matière à redire. Georges Clémenceau était Ventrachou, un Vendéen ; ce qui n’est pas rien. En matière d’oppression aveugle, il connaissait la chanson de la première campagne d’extermination systématique d’un peuple par les Colonnes infernales : son grand-père était médecin dans l’Armée de l’Ouest. Georges Clémenceau était aussi médecin. Il connaissait familialement et professionnellement tous les ressorts de la souffrance humaine mais aussi de sa santé. Il fut tout au long de sa vie un engagé politique, acquis aux idéaux révolutionnaires, et pas seulement par les mandats. Il fut anticlérical, laïc dirait-on aujourd’hui, dreyfusard, ce qui n’était pas rien dans une France déjà à l’antisémitisme lampant. Il conduisit une profonde réforme de la Police ; on lui doit entre autres les fameuses unités mobiles : les Brigades du Tigre. Il créa et incarna de fait le concept de « Premier flic de France ». Enfin, très actif à défaire les coalitions, en particulier celles de droite, il ferrailla contre ses adversaires avec une verve qui deviendra légendaire, notamment contre le colonialisme.

Tout cela ne l’empêcha pas d’être souvent en contradiction, non seulement avec les meurs de l’époque, mais aussi avec certains des principes qu’il défendait ou qu’il défendrait plus tard.
Séparé de Mary Plummer, son épouse américaine, il subvint du minimum vital à son entretien et à celui de ses trois enfants. Par la suite, il la fit envoyer à Saint-Lazare pour adultère tout en ayant lui-même de nombreuses aventures.
S’il tint un discours féroce contre Jules Ferry et son « devoir des races supérieures », il n’en resta pas moins lucide sur les « devoirs » que se croyaient les Allemands à propos de la race inférieure française. Il avait donc la capacité d’envisager toutes les facettes, les nuances, aussi les ombres, des grands discours et théories.

Ce serait trop long de poursuivre et d’entrer plus en détail dans sa carrière touffue, mais il est à noter qu’il fut un impitoyable briseur de grèves, qu’il connaissait toutes les ficelles de la Presse et qu’il trempât dans nombre d’affaires louches. Bref, ce fut une personnalité complexe, dense et affûtée qui aborda la Première Guerre mondiale.
C’est sans doute là que l’on peut en revenir à son éthos : il gouverna en actionnant tous les leviers dont il connaissait les éventuels écueils : mater les pacifistes, les meneurs de grèves, les mutins, les défaitistes, les embusqués ; bref ; toute tentative de révolte risquant de porter atteinte à l’effort de guerre. Curieusement, anticolonialiste, c’est lui qui fit mobiliser les troupes dites coloniales.

« Dans la mesure où un simple mortel peut incarner un grand pays, Georges Clemenceau a été la France. » Ce compliment émane de Winston Churchill. « Simple mortel » ou, à lui seul, agrégateur de tout le génie et de toutes les vertus, filouteries et arrogances d’un peuple ? Est-ce pour cette raison qu’il fut acclamé par les Poilus lors de ses nombreuses visites dans les tranchées. Il semblerait que ce soit plutôt, ou aussi, parce qu’il y déambulait sans armure, sans casque ; simplement couvert de son chapeau ordinaire. Il montrait ainsi un certain courage, une certaine bravoure ; il se montrait téméraire dans les circonstances du terrain comme il s’était montré téméraire avec l’Histoire : se présentant de face, le buste, plutôt que le dos, tourné vers les évènements.

C’est l’Histoire qui révèle la véritable nature des Hommes. Aussi sujet à caution et à commentaires qui puisse être le parcours de Georges Clémenceau, c’est cet ethos-là, celui d’un vieil homme, trop vieux pour le corps-à-corps guerrier, mais encore assez vert pour galvaniser un peuple, que les Français ont conservé en mémoire. Sa statue, sur les Champs-Élysées, le montre marchant, à peine courbé, face au vent, affrontant les éléments. C’est sans doute cette image, de celui qui lutte sans faiblir, sans demi-mesure, contre l’adversité, que les Français célèbrent, parce que c’est ce que de tout temps, passé, présent et à venir, ils attendent de ceux qu’ils portent au pouvoir.

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