« Flâneries 2023 » – # 322 – « Saudade »


Travail réalisé en atelier d’écriture avec des compagnons de la nuit, ceux qui n’ont pas forcément d’abri. « Saudade » en fut la proposition.

Il ressentait la lassitude des longues heures à voyager. Mais il appréciait. Il s’y laissait glisser. Même si cela était nouveau pour lui, il l’accueillait comme l’effet d’une promesse tenue, comme une satisfaction apaisante.

Au tout début, il avait été excité comme chacun peut l’être quand se matérialise la séparation. Il s’était préparé à ce moment depuis des mois, puis des jours, puis des heures. Un jour, mardi dernier, ce fut l’heure. Ses sacs chargés dans le coffre, il avait embrassé, parce qu’il fallait bien le faire, son père, sa mère, son petit frère. Il s’était assis à l’avant de la voiture de Luis, avait claqué la portière, avait agité une dernière fois la main, parce qu’il avait lu que cela se faisait, pour ne plus se retourner une fois que la voiture eut démarré et se fut engagée sur le chemin. Après ce fut la route, jusqu’à cette fatigue. Il savait qu’il ne regarderait plus derrière lui parce qu’il avait toujours envisagé ce moment-là, ce départ-là. Il s’était enfin senti vivre, enfin quelqu’un, après s’être toujours senti un étranger, un passant, une âme en attente de plus loin. Il ne quittait pas ; il rejoignait. Il rejoignait quelque chose dont il ignorait la forme, le contenu, mais qui lui avait toujours manqué, vers lequel il s’était toujours senti en marche. Il s’élançait vers cette mélancolie qui l’avait toujours habité, vers un manque, une nostalgie qu’il ne pouvait expliquer, mais qui avait agi en lui comme un vent gonfle doucement les voiles d’un vaisseau qui prend la mer.

Le petit village dans les montagnes de la plus grande île du Cap Vert lui avait toujours été d’un ennui mortel, presque un mal sourd que seule l’idée, la possibilité, d’un remède lointain calmait. Pour cela, il y avait eu Monsieur Pires, le professeur de Portugais. Il lui avait vanté, après les vers mélodieux de Camoens, les charmes d’un ailleurs où, peut-être, se trouverait la guérison, se résoudrait sa saudade, non cette douleur de ce qui n’est plus, de ce qui ne sera plus, mais l’attente, impatiente, douloureuse, de ce qui manque sans en rien connaître.

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