« Flâneries 2023 » – # 324 – « La laine du silence »


Conférence en petit comité en hommage à André Malraux, appréhendé par sa situation d’acteur et témoin des terribles années 30, dont la Seconde Guerre mondiale sera la tragique issue. Chacun compte ses lacunes culturelles, la vie et l’œuvre du Colonel Berger, son nom de Résistant, en sont au nombre. Un des orateurs évoquait notamment un de ses romans parus en 1935 : Le temps du mépris, qui raconte l’expérience de Kassner, prisonnier politique communiste des geôles nazies. Au-delà de l’intrigue, le récit décrit l’apprentissage de la conscience, entre souffrance et résolution à agir.

À sa parution l’ouvrage fut l’objet des plus vives critiques : « C’est un navet ». Malraux lui-même n’aimait pas son travail qu’il trouvait pâle par contraste, à fortiori à la fin de la guerre, avec les horreurs commises. À l’époque de son écriture, qui pouvait envisager la tournure apocalyptique qu’allaient prendre la dictature nazie ? Ce qui aurait manqué à l’écrivain, c’est le matériel de l’expérience intime de l’arrestation, de l’emprisonnement, de la torture et de la libération.
André Malraux avait certainement assez d’informations pour pouvoir écrire un récit plus radical, qui aurait mieux interpellé sur les dangers qu’il sentait naître en Allemagne. Ou peut-être n’étaient-ce que des intuitions ; trop floues pour être alarmantes, trop prégnantes ou encore trop angoissantes pour les exprimer aisément au fil de l’encre.

Pourtant, et l’orateur de la conférence en a lu de grands passages, Malraux consacre de nombreux paragraphes aux fluctuations morales et psychologiques du prisonnier Kassner. Celui-ci s’oblige, entre autres, pour se maintenir en état d’éveil et de dynamisme intellectuel, à lire toutes les inscriptions gravées, tracées sur les murs par les détenus qui l’ont précédé. Parmi ces messages, une tournure retient particulièrement l’attention : « la laine du silence ».

Cette « laine du silence » peut prendre différents sens. Celle du confort, celle de l’atténuation des bruits. Pour le confort, il s’agit sans doute du sentiment de sécurité que l’on imagine s’accorder en taisant les faits, en regardant passivement chacune des étapes être franchies vers un drame. Pour l’atténuation du bruit, ce sont tous les signaux, de très faibles à très forts, que l’on feint de ne pas entendre, en espérant qu’ils passeront, s’éloigneront, s’éteindront, sans jamais être gêné ni affecté.
Même sans en connaître suffisamment sur l’écrivain, sur cette œuvre en particulier, mais en étant soi-même témoin d’une Histoire toujours en marche, il n’est pas difficile d’admettre que nous nous cachons beaucoup, souvent, inconsciemment, son inexorable cours tragique, dans notre « laine du silence »

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