« Flâneries 2023 » – # 325 – « Saudade (suite) »


Les jours de congé, ses sorties le conduisaient là, devant l’estuaire du Tage, posé sur le parapet, les jambes dans le vide. La Tour de Belém lui présentait son flanc droit ; autour, il y avait des musées, des monuments. Il avait trouvé son poste d’observation, une retraite à l’abri des regards et de la foule. Il arrivait que Joao ou Maria le rejoignent. Mais, sans le préméditer, il arrivait toujours bien en avance des rendez-vous.
Il aimait aussi faire le chemin seul, même si les blablas animés, colorés, sonores, bref joyeux, de Maria l’amusaient beaucoup. Sa gaité était une fête, l’occasion de fous rires, particulièrement lorsqu’elle se lançait, en artiste qu’elle était, dans des portraits, souvent des moqueries, parfois des caricatures, de passants trottinant dans les ruelles de Lisbonne et de touristes se massant autour de Jerónimos et des autres curiosités de la ville.
Il aimait glisser en douce sa main dans la sienne, voir son visage délicat se tourner vers lui, ses lèvres s’étirer dans un touchant sourire, sentir un courant de tendresse les emporter.

Seul, face à la houle irisée de bleu et de vert, les falaises accidentées de Trafaria guidant son regard vers le large, il laissait ses pensées flotter de l’embouchure à l’océan. Parfois, un agréable vide, une longue suspension, l’enlevait au réel. Souvent, il se livrait à une petite algèbre ; il aimait faire le compte : additionner ses satisfactions, ses réussites, peser le poids de chacun des évènements qu’il avait vécus, calculer méthodiquement le chemin parcouru entre son village et cet horizon. Les odeurs de la mer, son iode puissante, le nourrissaient en optimisme, en énergie, en force et en confiance. La brise n’était pas en reste à ce jeu ; il appréciait ses caresses qui glissaient sur sa peau mate, qui frôlaient sa nuque en semant des frissons. Il se rassasiait d’embruns en passant la langue sur ses lèvres pour y récolter le goût du sel.
Maria ? Inconnue de l’équation : elle le suivrait ou elle lui manquerait.

Il ignorait Lisbonne dans son dos, ville agitée, entassée, chahutée, encombrée ; tellement vivante. L’horizon happait son regard ; il se laissait faire. Tout y semblait lisse, libre, léger. Sans prévenir, son cœur connaissait des à-coups, produisait des afflux de sang qui bandaient son corps, l’armait, comme une proue de caravelle, d’une force à fendre les mers les plus formées. Il avait eu un temps d’euphorie, suivi de contentement.
Il y avait eu Maria ; il s’était laissé faire, il s’était mis en panne ; leur amour gonflait des voiles, poussait un navire invisible, guidait des voyages voluptueux.

Soudain il sentit ces amarres fragiles, usées, prêtes à rompre. Confort, agitation : ces sensations contradictoires étaient ses deux facettes, l’envers et l’avers d’une même pièce, retombant sur une face ou sur l’autre, au hasard d’un lancer. Sur une face s’étaient jouées sa naissance et son enfance ; une force tutélaire avait relancé son histoire, une autre face l’avait conduit ici. Sans doute un autre génie avait-il tout remis en jeu. Il était de nouveau en suspension.
Prête-voix des dieux, les mouettes virant, virevoltant sous ses yeux, criaient haut-perché le signal du départ. S’il avait tenu toutes ses études, c’en était maintenant fini. Il devait, il allait repartir. Le reprenait cette douleur, lui manquait déjà ce qu’il devait bientôt connaître, ce qu’il ne connaissait pas encore.

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