« Flâneries 2023 » – # 332 – « Pour une poignée d’épices »


Ce jour, en 1520, Fernand de Magellan, plus exactement Fernão de Magalhaes dans sa version lusitanienne, passait un détroit, qui devait bientôt porter son nom, pour atteindre ce que nous connaissons sous le nom d’océan Pacifique. Si c’est bien son équipage, sous son élan et ses ordres, qui accomplit le projet jamais abouti de Christophe Colomb, s’il s’agit bien de l’un des plus hardis navigateurs de l’époque des grandes découvertes, c’est l’un de ses seconds, dont l’Histoire n’a pas retenu le nom, qui réalisera l’exploit de la toute première circumnavigation : Juan Sebastián Elcano. Si Christophe Colomb lança un mouvement d’expansion qui ne devait plus jamais s’arrêter, Elcano entérina des siècles de controverses scientifiques, astronomiques et géographiques sur la sphéricité de la Terre.

Un historien, Pierre Chaunu, appuiera ce haut fait : « jamais le monde n’a été aussi grand qu’au lendemain du périple de Magellan ». Mais en fait, de Juan Sebastián Elcano.

Colomb, Magellan, Elcano, s’élancèrent au péril de leur vie et de celles de leurs équipages. Certes, il y avait le goût de l’horizon. Plus pratiquement, les classes régnantes et dominantes d’Europe, montraient un goût prononcé pour les épices. D’ailleurs, on doit à Magellan la découverte du clou de girofle sur l’archipel des Moluques, situé à l’est de l’actuel Indonésie.
Seuil de connaissances, audace, profit : voilà pour la part abstraite des moteurs d’une telle entreprise. Mais, il y a une raison plus prosaïque : le commerce. Pour une poignée d’épices, tout bascula. Au XVème siècle, l’Europe était restreinte dans ses voies d’exploration, d’expansion terrestres et de commerce, les routes des épices, par l’Empire Ottoman.

En effet, si le Moyen-Âge européen avait perdu les théories du IVème siècle avant Jésus-Christ des philosophes grecs pythagoriciens, dont le plus connu est Ératosthène, sur la sphéricité de la Terre, les savants musulmans les avaient retrouvées et les avaient vérifiées. Les Européens en étaient restés à un constat d’impossibilité, celui de Ptolémée au IIèmesiècle qui n’envisageait la Terre, le monde connu, que pour la moitié de son étendue, soit 180°. Cela donnait un océan infranchissable.
Mais, les Musulmans étaient trop occupés à conquérir, dominer, asservir et piller un espace allant de l’Atlantique à l’océan Indien. C’est la raison pour laquelle ils n’entreprirent jamais pareille aventure

C’est en en revenant aux sources grecques, notamment celle d’Aristote, que l’Océan était « étroit », que l’on dépassât la légende, pour contourner l’obstacle, pour tenter le péril ; pour relancer le commerce.
Toujours par souci d’origines, d’étymologie, il faut noter que le terme détroit, signifie bras de mer resserré. Il fusionne deux sens selon son emploi en latin. Comme adjectif : enchaîné, empêché, hésitant ; comme participe passé du verbe distringerer, maintenir à l’écart, soit lier d’un côté et d’un autre.

Ainsi va la petite morale de la Grande Histoire : c’est en rompant ses chaînes, en défaisant ce qui empêche, en se galvanisant en dépit de ce qui fait hésiter, que l’on dépasse ses craintes, que l’on ose ; au seul risque de participer aux révolutions du monde. À cela il faut des générations d’intelligences, des généalogies d’audace ; et de la suite dans les ambitions mercantiles.

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