
Voilà le synopsis que livrent les critiques à propos du film Perfect days de Wim Wenders : « Le quotidien de Hirayama, quinquagénaire, employé des toilettes publiques à Tokyo ». Ce n’est vraiment pas vendeur et avantageux pour ce scénario qui en raconte bien plus long. Il y a toujours plusieurs lectures à une œuvre artistique, quelle qu’elle soit ; il y a presque autant d’interprétations possibles qu’il y a de regards qui s’y portent. C’est ce que condense parfaitement une citation de ce remarquable film du réalisateur allemand : « Le monde est fait de nombreux mondes. Certains se croisent, d’autres non. »
Cette phrase résume strictement l’intrigue, mais elle élude tout ce qui s’écrit en creux de l’image : la stratégie des habitudes, de la routine, pour masquer des drames intérieurs ; l’illusion que peut créer la fonction, le métier, d’une personne dans une société normée ; la fragilité des défenses que chacun peut construire pour se protéger des agressions, à commencer par celles d’un monde urbain, désincarné et harassant.
Oui, Hirayama a pour métier de quadriller les toilettes publiques de Tokyo et d’en assurer l’entretien : il met ses mains dans les cuvettes. Mais il s’agit vraisemblablement d’un choix pour s’extraire d’un drame familial dont Wenders ne fait qu’esquisser les contours sous forme de rêves, les visions nocturnes d’Hirayama, en noir et blanc et de rencontres. Malgré son métier de second ordre, le tokyoïte conserve beaucoup de noblesse, il conserve en tout instant une certaine prestance, il accomplit sa tâche rituellement et avec méticulosité. Enfin, par des riens : la photographie, l’attention aux signaux de la nature rare d’une ville bétonnée, les gestes de dévotion religieuse, Hirayama montre ce que chacun peut réussir à cultiver de poésie dans un monde qui s’acharne à la défaire.
Hirayama est mutique ; habitué à une profonde solitude, qui confine à l’isolement, il parvient à peine à exprimer, autant le plus banal, que, à fortiori, le plus intime. Il le fait avec gêne, avec hésitation, sauf avec la musique, américaine et vintage, qu’il écoute sur un support technologique d’un autre temps : des cassettes. C’est là une autre lecture du film : la confrontation des époques : l’époque d’un boomer avec celle des milléniums ultra connectés qui ignorent tout de la profondeur, de la poésie, des choses les plus simples, les plus naturelles, dans un monde totalement artificialisé et déshumanisé.
Wenders clôt le film, les progrès ténus de Hirayama vers une renaissance, un réveil de sa sensibilité, sur une chanson de Nina Simone : Feeling Good. Il réussit enfin à pleurer, à s’émouvoir, à ressentir à nouveau ; à tout simplement envisager la vie : « It’s a new dawn, It’s a new day, It’s a new life. »