
« Dans mon monde, je parle très normalement ! » Cette affirmation lancée par Sophia à Sylvain, en réponse à un reproche d’usage d’un niveau de vocabulaire trop soutenu, cristallise l’enjeu du film franco-québécois de Monia Chokri : Simple comme Sylvain. Est-ce que pour s’aimer, durablement, il suffit de se plaire physiquement ? La morale du film, en réponse à cette question est : non. L’attraction physique ne résiste pas aux nécessaires autres déclinaisons de la séduction : la personnalité, les goûts, l’éducation, l’origine sociale, la profession ; et : le langage.
C’est l’histoire d’une passion intense, mais brève, entre Sophia et Sylvain. Elle, est professeur de philosophie ; en attente d’une nomination académique, elle dispense des cours dans une université du troisième âge. Elle est en couple, de façon stable, installée mais ennuyeuse, depuis une dizaine d’années avec Xavier. Lui, est entrepreneur en bâtiment ; il mène une vie de campagnard, jouit de la vie en chassant, pêchant et troussant le jupon à la recherche de l’âme sœur. C’est à la faveur d’un projet de travaux dans un chalet d’été, que Sophia et Sylvain se rencontrent et se jettent voluptueusement dans les bras l’un de l’autre.
Mais, l’attirance sexuelle, aussi forte et sentimentale soit-elle, a besoin d’être dépassée dès lors que l’on souhaite aller plus loin dans la construction d’une vie de couple. Et, pour aller plus loin, il faut un socle commun culturel et social minimal : une zone de convergence de valeurs, d’intérêts ; et de vocabulaire. Sophia, universitaire, cosmopolite et citadine, dispose d’un vocabulaire riche et diversifié pour exprimer toutes les nuances et la sophistication de sa pensée ; Sylvain, ouvrier, autochtone et campagnard, se contente d’un lexique plus restreint, suffisant pour envisager une vie beaucoup plus terre à terre. Elle, souhaite et est capable de dépasser le stade sexuel de l’attirance amoureuse ; lui, atteint plus rapidement la limite de ses moyens. La vie pourrait être simple comme Sylvain, mais en réalité, elle est compliquée comme le langage.
En creux, s’écrit tout le paradoxe de la libération féministe, qui montre qu’au jeu de l’émancipation, les hommes sont bien plus défavorisés, bien moins accompagnés, dans leur formation intellectuelle. Également en creux, se dévoile la profondeur du gouffre entre les mentalités ouvertes au monde, faites d’ignorance de la vraie vie et de concepts sociétaux abscons, et les mentalités plus rustiques, mâtinées de bon sens empirique et d’épicurisme naïf.
Il y a beaucoup d’humour dans cette peinture sociale et sociétale ; un humour qui ne masque cependant pas le tragi-comique du choc des mentalités, que la modernité, l’égalitarisme et les nouvelles théories du « vivre ensemble », ne sont pas parvenus à résoudre.