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Petit conte du Papadou, qui avait reçu la mission divine de veiller sur les jardins du monde et sur tous ceux qui y vivent et qui se trouva aux prises avec ses Fidéloux et surtout avec les perruches.
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Papadou était un bien vieil homme.
Il avait reçu la mission divine de veiller sur les jardins du monde et sur tous ceux qui y vivent. Il ne faisait pas cela tout seul. Il avait pour l’aider beaucoup de jardiniers, des Curadoux, partout dans le monde, et beaucoup de monde, des Fidéloux, pour aider ces jardiniers. Il faut quand même dire qu’avec le Papadou, il y avait également des Rabikippas et des Imabarbes ; mais ce serait une autre histoire, plus complexe, à raconter. Parmi les missions de sa mission, Papadou devait s’assurer du bon équilibre et des bonnes relations entre la manne divine, que l’on appelle aussi la Nature, composée du minéral, du végétal et de l’animal, et les Fidéloux, que l’on dénomme aussi êtres humains, composés d’hommes et de femmes.
Tout cela, par la volonté du Créateur, avait initialement été judicieusement et équitablement conçu,
créé, stylisé, équipé, accessoirisé, organisé, réparti, à la fois dans l’ensemble du grand jardin que l’on appelle la Terre, mais aussi entre les Fidéloux. Papadou et ses Curadoux, au tout début de leur vie, avaient aussi été des Fidéloux. Mais le Créateur avait décidé que pour éviter la pagaille, il fallait des chefs. Il y avait sur Terre toutes sortes de chefs pour toutes sortes de Fidéloux, mais ce n’est pas de leur histoire dont il s’agit ici.
Le problème du Créateur, c’est que les Fidéloux étaient incapables de se contenter de ce qu’ils avaient là où ils étaient.
Cela l’énervait beaucoup. Ce qui l’énervait encore plus, c’est que le Papadou du moment, – oui les Papadoux, comme tous les autres hommes ne peuvent bénéficier que d’un CDVID (contrat à durée de vie déterminée) ; lui seul était éternel, – ne comprenait rien, mais alors rien du tout, à son projet de départ. Lui, le Créateur, voulait que tout le monde soit heureux avec ce qu’il a là où il est, d’autant que, dans le délai très court qu’il s’était accordé pour fabriquer le monde, sept jours, il avait fait en sorte qu’il y ait tout ce qu’il faut pour vivre à portée de main. Au départ, il avait modélisé toutes les externalités de la Création et de toutes les Créatures. Mais les Fidéloux, têtus et entêtés, avaient désorganisé toute sa Création. Bref, le Créateur fulminait de s’être fait autant de nœuds au cerveau pour que tout soit parfait pour que, au bout du bout du compte, les Fidéloux, leurs chefs, les Curadoux et leur chef le Papadou, aillent y fourrer leur nez et y mettre la pagaille. Sans parler du foutoir des Papadoux des Rabikippas et encore moins de celui des Papadoux des Imabarbes.
Chaque jour, le Papadou passait du temps dans son jardin avec un Fidélou jardinier.
C’était un très bon jardinier qui aimait beaucoup son travail et aussi beaucoup toutes les bêtes qui y vivaient. Il faut dire qu’il y avait, par exemple pour les oiseaux, tout ce qu’il leur fallait pour vivre ; en qualité et en quantité. Les oiseaux étaient des oiseaux spécifiques au lieu, à la région, à cette partie de l’hémisphère et ils avaient des us et coutumes adaptés. Ils nichaient chacun, soit dans des nids qu’ils fabriquaient, soit dans des creux d’arbres. Ils se nourrissaient des plantes et des graines particulières à cet endroit. Chacun était à sa place et dans son rôle ; rien ne troublait, ou presque, cette harmonie et cette organisation.
Mais, depuis peu, des Fidéloux, qui bougeaient sans cesse par le vaste monde,
avaient, soit par erreur soit volontairement, introduit dans la région, une espèce d’oiseaux bien différente : les perruches. Ici, il y avait depuis toujours des moineaux, des merles, des loriots, des mésanges et bien d’autres spécimens. Les Fidéloux les connaissaient, les trouvaient charmants, mais ils s’y étaient habitués et ne faisaient plus trop attention à eux. Ils avaient d’abord méprisé, puis oublié ensuite, leurs qualités, leurs charmes et leur utilité uniques. Les perruches, elles, venaient d’Afrique ou du sous-continent indien. C’étaient des marchands peu scrupuleux qui les avaient fait venir ; au départ comme des divertissements puis petit à petit comme des produits courants. Certains de ces volatiles avaient réussi à s’échapper.
Au départ, avec le changement de climat, ils étaient peu nombreux.
Les rares Fidéloux un peu observateurs leur trouvaient d’ailleurs un certain charme avec leur plumage vert vif et malgré leurs cris aigus et perçants. Mais les perruches sont des oiseaux grégaires et sédentaires, alors elles se multiplièrent. À partir de ce moment, tout le monde se préoccupa des perruches. Elles étaient désormais très visibles ; elles se déplaçaient en escadrilles de plusieurs dizaines pour se nourrir dans la journée et se rassemblaient le soir sur quelques arbres dans les parcs publics, les jardins et même dans celui du Papadou. Et cela, non seulement dans la ville, dans le pays du Papadou, mais aussi dans tous les pays sous les ordres du Papadou.
Si les Fidéloux dans leur ensemble avaient trouvé au début et trouvaient encore ces nuées émeraude charmantes,
certains, de plus en plus nombreux et de plus en plus certains de la justesse de ce qu’ils pensaient, commençaient à s’en plaindre. Les perruches sont granivores et fructivores comme les oiseaux endémiques, elles ont aussi des mœurs, le nichage notamment, identiques à celles de leurs semblables locaux. La population des perruches devenait si importante qu’elle entrait en concurrence avec la faune ornithologique locale et multiséculaire qui elle, n’avait pas appris à se battre pour son espace de vie et qui était en passe d’être débordée par ces envahisseurs exotiques.
Le Fidélou jardinier parlait de ce phénomène depuis longtemps au Papadou.
Mais le Papadou venait d’un pays où les oiseaux multicolores sont la norme et donc, il n’y voyait aucun mal ni aucun danger. Il faisait comme tous les Papadoux qui l’avaient précédé : il disait qu’on devait aimer et protéger toutes les Créatures. Mais comme il fallait bien trouver des arguments pour convaincre les Fidéloux, il leur répétait à l’envi que les perruches étaient là parce qu’elles n’avaient plus rien à manger chez elles, que là-bas leurs conditions de vie étaient épouvantables et qu’en conséquence, comme elles faisaient partie de la Création comme tous les Fidéloux, il fallait les accueillir, toujours et encore, même se sacrifier et sacrifier les moineaux, merles, loriots, mésanges et toutes les autres espèces, à leur avantage.
C’est ainsi que les perruches prospérèrent et finirent par occuper beaucoup d’espace :
à nicher dans les mêmes creux d’arbres ; à s’approprier les subsides ordinaires de la faune ornithologique locale ; et même, à capter toute l’attention des Fidéloux. Rien ne suffisait jamais aux perruches. Elles criaient aigu et fort. Elles voletaient impunément dans toutes les directions. Elles accaparaient tous les nichoirs. Et elles le faisaient de moins en moins discrètement et de plus en plus agressivement à mesure que leur nombre croissait. Même, elles s’organisaient pour que tout le monde vivent comme elles, que les autres oisillons oublient leurs mœurs et soient élevés selon leurs préceptes avec les perruchots, que tous adoptent un plumage vert vif. Bref, le ciel se remplissait de leurs cris que seuls le Papadou et son N+1 le Créateur n’entendaient pas encore. Ou faisaient semblant de ne pas entendre. Ou les niaient. Tout ce monde n’était pas loin de se voler dans les plumes.
Les Fidéloux du Papadou ne savaient plus quoi faire ni à quoi se résoudre,
pris qu’ils étaient entre les sermons et les admonestations de leur Papadou et leur ras-le-bol légitime. Ils prirent enfin conscience de l’importance de leurs bons vieux oiseaux à eux, même, par exemple, de ceux sous la protection des Rabikippas. Ils se rappelèrent leurs chants discrets et mélodieux. Les Fidéloux prirent par ailleurs conscience que les perruches faisaient la fortune de certains Fidéloux, ceux qui étaient sous l’autorité des Imabarbes, qui en avaient faits commerce. Au surplus, les Fidéloux apprirent qu’en Afrique ou dans le sous-continent indien, les perruches étaient en tel surnombre qu’elles dévastaient les récoltes et que donc, elles n’étaient pas du tout en odeur de sainteté là-bas. Les Imabarbes faisaient tout pour s’en débarrasser.
Ainsi, les Perruches, en surnombre là-bas et mal aimées là-bas, profitèrent de l’expérience des primo-déplacées, pour les rejoindre, désormais sans plus avoir exclusivement besoin des marchands et surtout sans se soucier d’autorisation. D’ailleurs, les marchands n’étaient plus des Fidéloux du Papadou comme autrefois (bien qu’il faudrait y regarder de plus près), mais des Fidéloux ou des intermédiaires peu regardants au service des Imabarbes.
En résumé, personne chez les Fidéloux ne savait plus ni quoi, ni comment faire et attendait que le Papadou, que les Curadoux et autres chefs Fidéloux prennent le problème à bras-le-corps. Mais cela tardait à se réaliser.
Un jour, un évènement extraordinaire se produisit
et changea tout-à-fait le cours de l’invasion des perruches. Dans son grand parc bien entretenu par son cher Fidélou jardinier, le Papadou avait un merle préféré. Ce merle était très familier, presque apprivoisé, et donnait beaucoup de joie au Papadou. Ce merle était gai, grassouillet ; il voletait autour du Papadou pour l’égayer et le divertir de tous ses soucis de Papadou. Mais, à partir d’un certain moment, le merle devint moins vif, s’émacia, perdit son gazouillis. Un matin, le Papadou trouva son chouchou expirant sur un bout de banc. Le Papadou fut très triste et épancha sa peine au Fidélou jardinier.
Plus tard, et à un rythme de plus en plus fréquent, le Papadou et le jardinier trouvèrent dans leur jardin d’autres oiseaux, baignant dans leur sang. Il semble même que les mêmes drames se produisaient un peu partout dans les pays sous les ordres du Papadou. Il y avait eu aussi beaucoup de victimes dans des circonstances atroces chez les Fidéloux des Rabikippas. Le Papadou fut encore très triste et épancha encore sa peine au Fidélou jardinier. Il fit part de sa grande peine à tout le monde des Fidéloux. Mais ce n’était pas très efficace et pas du tout convainquant.
Le Fidélou jardinier, qui n’était pas la moitié d’un imbécile ni d’un audacieux,
profita de la peine du Papadou pour lui exposer tout le mal que lui-même et l’ensemble des Fidéloux pensaient des perruches et lui démontra tout le désordre et tous les drames qu’elles créaient. Quand il eut finit d’écouter le discours de son Fidélou jardinier, – discours en trois parties conforme à tous les dispositifs rhétoriques conçus pour convaincre et l’emporter : thèse, surthèse, synthèse ; preuves par l’appui, images, rapports, Powerpoint et graphiques, qui amplifient la thèse et la surthèse-, il se prit la tête entre les mains, réfléchit, réfléchit encore et beaucoup, il se frappa la poitrine et leva les bras au ciel, vers le Créateur de la Création, en se désolant, pour lui-même et ses prédécesseurs, d’avoir si mal fait son boulot de Papadou et surtout de ne pas et plus savoir comment s’y prendre.
Alerté par les sonneries insistantes sur sa ligne rouge qui ne passe pas par le standard,
voyant que c’était un appel du sol et que son écran le géolocalisait dans la ville éternelle créée par le tout premier des Papadoux, le Créateur, qui se reposait allongé, non seulement de ses sept jours de travail initiaux plus le Déluge qui lui avaient pompé beaucoup d’énergie pour plusieurs siècles, mais aussi de tous les saccages ultérieurs des hommes que l’on appelle des guerres, des pillages, des massacres, des meurtres et autres drames sanguinaires et sanguinolents, après chacun desquels il lui avait fallu tout réparer (d’ailleurs, cela avait pris un tel rythme et une telle ampleur que seul Il ne suffisait plus à la tâche même en travaillant 7/7 et H24), furieux d’être dérangé pendant sa pause règlementaire, prit l’appel en vocal en même temps qu’il ouvrit le ciel à coups de tonnerre et d’éclairs pour passer en mode visioconférence. Échevelé de fureur, il s’adressa à Papadou qui, faute de précédent, n’en menait pas large. Heureusement, le Papadou avait pris ses précautions avant cette conférence ; à son âge, c’est on ne peut plus prudent.
Voici ce qu’ils se dirent :
– « Papadou ! Qu’est-ce que c’est que ce harcèlement sur ma ligne rouge ? »
– « Divin Créateur ! Il y a un grand problème sur Terre ! Les Fidéloux se plaignent des perruches. Je l’ai constaté par moi-même : elles sont devenues si nombreuses. Autant de là où elles viennent, en Afrique ou dans le sous-continent indien, que là où elles ont migré. J’ai essayé d’amadouer les Fidéloux et de faire appliquer à la lettre tous vos commandements, mais les Fidéloux ne veulent plus en entendre parler. Cela crée de grands désordres entre les Fidéloux. Je crains que cela ne finisse mal. »
– « C’est incroyable ! Il faut tout surveiller ! Dès que je tourne le dos, les problèmes recommencent. L’auto-gestion n’est vraiment pas le plus fiable des systèmes d’organisation ; ce qui est sûr, c’est que cela ne fonctionne pas avec vous les Fidéloux. Mes Confrères, les Créateurs des autres galaxies ne rencontrent pas autant de soucis. Il faudra que j’en parle au prochain forum de la FIDC (ndla : fédération intergalactique des dieux créateurs). »
– « Très certainement, Ô Divin Créateur ! Mais, en attendant, que suggérez-vous ? »
– « Je vais m’en occuper moi-même, bande d’incapables ! Et de deux manières. Retourne à tes ouailles ! Dis-leur que je suis très en colère de tout ce qu’ils font ! J’ai pas le temps de lancer un nouveau Déluge et surtout avec tous les dégâts à réparer après. D’abord je vais assigner tout le monde à résidence pendant deux générations. Un genre de confinement, comme celui que vous avez vécu quand je vous avais envoyé une pandémie comme avertissement. Ensuite, je vais vous obliger à relire, à réfléchir et à actualiser vos livres et vos lois ; pour en discuter entre vous sérieusement. Pas de déconfinement sans résultats probants. »
– « Mais, Ô Divin Créateur, les Fidéloux vont se taper dessus ! »
– « C’est sûr ! Mais au moins, ils se taperont dessus en famille ! Ils le feront à domicile ! Ils feront du local ; il paraît que c’est à la mode chez vous en ce moment. Quand ils en auront assez, ils penseront à faire la paix, à s’organiser autrement. C’est décidé ! Je vous laisse ! Je reviendrai faire un point d’avancement à mi-génération.
D’ici-là Papadou, fais-mieux ton boulot ou passe la main ! Vois avec tes Curadoux ! Mets les perruches au pas ! Et surtout : ne me dérange plus ! Et surtout : passe par ma secrétaire ! »