« Flâneries 2023 » – # 348 – « Contraste »


Où est partie la campagne ? Elle a quitté Paris. Que sont devenues les teintes douces, les perspectives vastes dans lesquelles presqu’aucun obstacle n’afflige l’œil. Elles se sont assombries, elles ont été barrées. Serait-il encore possible de rêver, le regard dans le vague, sur les infinies possibilités de l’horizon ? Au même endroit, c’est définitivement non.

Les peintures, en l’occurrence cette Vue de Paris des hauteurs du Trocadéro, de Berthe Morisot, peinte vers 1871, ne sont pas seulement des prouesses techniques ou des hauts faits artistiques, elles sont un manifeste contre le temps qui passe et la marche forcée du monde, l’anticipation d’une nostalgie, non seulement de celle qui point déjà dans l’esprit de l’artiste, mais aussi celle, depuis son propre futur, d’un spectateur qui mesurera l’effacement du passé.
Le contraste entre ces deux réalités s’illustre au constat par les images de la disparition totale, irréversible, du paysage, dans la victoire définitive du minéral artificiel sur le végétal naturel. L’homme n’est même plus une virgule dans le décor, une grammaire antinomique à sa nature et à son art de vivre l’y a noyé ; il s’est perdu dans une autre syntaxe.

Comment enseigner le respect de la Nature, comment faire comprendre sa fragilité, comment amener à imaginer sa nécessité, quand on l’a ainsi effacée ? Peut-on prendre soin de ce qui n’existe plus, de ce que l’on ne peut plus appréhender qu’en image et non charnellement ? Tous les savoirs d’une collaboration profitable et nourricière ont été perdus, oubliés : plus de connaissances des cycles des saisons, des noms et vertus des plantes, des techniques de culture, de soin, de fertilisation. Combien les connaissent encore ? Plus personne ne sait ce que sont des mains calleuses ou des reins éreintés, à creuser ou à faucher.

Dans le tableau de Berthe Morisot, les deux femmes, le passé, tourne le dos à l’avenir, que seule la petite fille, en bas à droite, consent à regarder. Encore avec prudence, semble-t-il cependant.

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