« Flâneries 2023 » – # 349 – « Avec intention de la donner »


Hérodote évoquait, dans les antiques traditions perses, pour les hommes de cinq à vingt ans, les trois piliers de leur éducation : monter à cheval, tirer à l’arc, dire la vérité. Monter à cheval et tirer à l’arc relèvent de la discipline du corps ; dire la vérité relève de celle de l’esprit. Dans le registre humain, corps et esprit sont toujours liés : ce que fait le corps l’esprit doit le guider ; ce que l’on pense, le corps doit en répondre. Dans l’un et l’autre des cas, la parole, le langage, étant les prolongations de l’esprit, ils doivent être noués au corps. Chacun se doit, et le corps social de fait, de garantir les liens entre les mots, le corps et les choses. En principe, ils le font par la Loi ; ils consacrent la toute-puissance des mots.

Le 2 mars 2022, le Parlement adoptait une proposition de loi faisant passer le délai légal de l’avortement de douze à quatorze semaines, modifiant ainsi radicalement les principes de la loi Veil du 17 janvier 1975. Le 4 mars prochain, le Président de la République française, réunira le Parlement en congrès pour inscrire le droit à l’interruption volontaire de grossesse dans la Constitution. D’ici-là, en février, le Parlement se penchera sur la fin de vie : l’euthanasie et le suicide assisté. Il faut rappeler qu’en octobre 1981, la France abolissait la peine de mort et ajoutait à sa Constitution, à l’article 66-1 : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort. »

Prochainement, les représentants élus du corps social, sans formellement consulter la volonté générale, vont donc réintroduire la mort, le fait de tuer délibérément, donc le meurtre, dans la Constitution, juste après ou presque, avoir ouvert une exception à l’interdiction, autant morale, que sociale, que légale, de donner volontairement la mort. En toute puissance des mots, le législateur consacre la mort avec l’intention de la donner.

Ainsi, tous les mots des interdits supérieurs, suprêmes, vont voir leur sens et leur valeur contredits. Les mots, en perdant leur sens, perdent leur toute-puissance, leur toute-puissance pour ce et ceux qu’ils sont censés protéger.
Quel est ce monde dans lequel les liens entre les mots et les corps sont récusés, où l’expression donner la mort devient un droit fondamental ? Toute la chaîne de ce qui constitue les valeurs humaines, dont l’altruisme, dont le soin, dont la responsabilité, dont la préservation de la vie est dissimulée par les mots, effacée par la loi.

Après ces blancs-seings, ces décrets légalisant certains meurtres et une certaine façon de donner la mort, il est ambitieux de vouloir des lois sur la protection de l’enfance, des lois sur le viol, il est curieux de crier à la paix et de demander des cessez-le-feu. Tous ces atteintes aux interdits fondamentaux font peser un risque majeur sur la condition humaine, sur l’humanité.
Ce n’est rien de moins qu’une involution, qu’une perte de contact avec ce qui fonde cette condition humaine, cette humanité ; que derrière les mots, il y a des vies. L’avortement, l’injection létale, avant d’être des mots pour des actes techniques, sont des transgressions d’un interdit immémorial : celui de tuer.
D’ailleurs, si les mots ont encore un sens et du poids, un pouvoir, il convient de rappeler les termes mêmes des réticences de Simone Veil : « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. »

Reste un mot à travailler, à porter, à défendre : le mot « soin » qui conserve en son sens un réel, un indéfectible lien entre l’esprit et le corps, entre les êtres qui demeurent, veulent demeurer, humains : l’effort que l’on fait, la peine que l’on se donne, pour éviter le mal, la mort prématurée, pour atténuer la souffrance, de ses prochains.

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