
« À lui-même ». C’est ainsi que s’intitule littéralement le manuscrit retrouvé de ce que l’on peut appeler le journal de Marc Aurèle, dernier des cinq bons empereurs, de 161 à 180 après Jésus-Christ. Sa mort, en 180, survient au terme d’une période inédite de paix relative, la pax romana, dans l’empire romain, avec une absence de conflits et de conquêtes majeurs depuis l’an 27. Cela ne signifie pour autant pas une absence totale de tumultes civils, d’agitation politiques, de crises économiques et d’épidémies, de variole notamment. C’est bien à tout cela que Marc Aurèle fut confronté.
C’est en Pannonie (région d’Europe centrale, limitée au nord par le Danube et située à cheval sur les actuelles Autriche, Hongrie, Slovénie, Croatie, nord-ouest de la Serbie et nord de la Bosnie-Herzégovine), alors qu’il accompagne ses légions pour calmer des ardeurs guerrière aux frontières septentrionales de l’empire, que Marc Aurèle entame la rédaction de ce journal. Il n’avait pas vocation à être lu par des tiers, il aurait dû être brûlé à sa mort. En écrivant ses mémoires-habitudes, Marc Aurèle travaillait à se juger, à s’évaluer et à s’influencer lui-même.
C’est une chance que cette suite de réflexions, d’aphorismes : de principes énoncés en peu de mots, soient parvenues jusqu’à nous. Il ne s’agit pas d’une lecture comme celle d’un roman, mais plutôt d’un bréviaire, d’une somme d’enseignements à lire çà-et-là, pour en tirer réflexions pour soi-même et inspirations pour se gouverner dans le monde.
L’idée générale étant, stoïcisme oblige, de ne pas s’inquiéter de ce qui ne dépend pas de soi, de ne lutter que pour ce qui fait et rend justice. On retrouve les sujets de la possessions de biens matériels, des honneurs, de l’opinion des gens, répétés mais surtout déclinés de différentes manières. Ils sont traités de manière à faire comprendre que pour ne pas aliéner ses efforts et son énergie au vain, à l’inéluctable, il faut s’attacher à travailler ses émotions, à s’en rendre maître ; seule attitude qui favorise des avis, des opinions, des jugements et des actions autant adéquates que justes.
Il n’y a pas un seul paragraphe des douze livres qui composent ce « Ta eis heauton » qui laisse indifférent, qui ne donnent matière à une controverse intime, qui n’animent une introspection bénéfique à la vie quotidienne et sociale de celui qui accepte de dialoguer avec ces sentences.
Il en est des dizaines qui mériteraient d’être citées, mais, à n’en choisir qu’une, comme appât du tout, ce serait celle-là :
– « L’injustice est une impiété. La nature universelle, ayant constitué les êtres raisonnables les uns pour les autres, a voulu qu’ils s’entraidassent selon leur valeur respective, sans se nuire d’aucune manière. L’homme qui transgresse ce dessein de la nature commet évidemment une impiété envers la plus vénérable des divinités. »
À méditer, donc !