« Flâneries 2023 » – # 357 – « Pentacontakaitri »


Ça recommence chaque année ! Ce n’est pas très original ! Il paraît que cette année j’atteins pentacontakaitri ans (pentaconta : cinquante ; kai : unités ; tri : trois). Selon l’interlocuteur, soit joyeux, il félicite : « c’est jeune », soit poli, il ne dit rien. Il est possible de tricher mentalement, et même ouvertement, en permutant les chiffres, l’année dernière cela donnait 25, cette année : 35, après : 45, pour s’équilibrer à 55 en 2025. Après il faudra attendre la soixantaine, avec le risque que des rides « installées », comme les qualifient les bonimenteurs en cosmétiques, de ne plus être crédible du tout. Personne ne m’a encore cédé sa place dans les transports ; je crois que je le prendrais mal. Cela ne pose encore aucun problème d’aller toucher, debout ou allongée, le bout de mes orteils. Bon ! Il y a évidemment des os qui ont l’air de ne plus très bien s’entendre entre eux ou d’avoir perdu leur complicité avec les tendons, muscles et autre cartilages. Peut-être penser à des cours d’assouplissement ? Chaque soir, c’est théâtre : vocalisation d’une scène d’Andromaque, avec un plaisir encore plus vif pour celles où la femme d’Hector repousse, repousse, le malheureux Pyrrhus (qui en redemande, vous en conviendrez). Souvent, répéter en mon for intérieur, les conseils de Michel Serres pour rester jeune, en particulier le troisième : lire assidûment, en particulier des choses compliquées à propos desquelles il faut réfléchir beaucoup. Et de penser au stoïque fatalisme de Marc Aurèle : nous ne sommes que de passage, au « Mignonne » de Ronsard : ai-je profité de ma jeunesse ? Et à une formulation contemporaine de mes vers préférés de Pierre Corneille : « Marquise, si mon visage a quelques traits un peu vieux, souvenez-vous qu’à mon âge, vous ne vaudrez guère mieux. » Il n’y a pas de solution, il n’y a que des subterfuges ; quoi que l’on fasse pour l’escamoter, pour mépriser son toujours glorieux travail, l’âge vous tient, vous entraîne, dans ses sangles bien serrées. Peu importe son poids et ses lois, aujourd’hui, ce sera en kilomètres marchés que je célèbrerai mes dix neuf mille trois cent quarante-cinq jours de présence sur cette terre. Et mes six années de presbytie.

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