
En mai 1886, Émile Zola évoque, dans une lettre au critique Jacob Van Santen Kolff, le sujet sa prochaine œuvre, La Terre, en ces termes : « j’entends (…), écrire le poème vivant de la terre, les saisons, les travaux des champs, les gens, les bêtes, la campagne entière…1 » À lire les mots de son ambition, il ne faut pas oublier que l’auteur aixois, d’origine beauceronne par sa mère, était naturaliste. Il s’agissait donc pour lui de croquer exactement la complexité de l’âme paysanne sans reculer devant aucun de ses « vrais drames ». Et sa plume n’y manqua pas.
En 2023, nous autres, hommes majoritairement coupés, désaffiliés, de notre anthropologie paysanne, pensons, avec arrogance, avoir progressé, évolué par rapport à nos ancêtres ; avoir résolu définitivement un grand nombre de difficultés liées au travail de la terre. Mais ces embarras ne l’ont finalement été que sur les plans techniques, mécaniques et chimiques. Alors que l’essentiel du problème paysan est ailleurs. Zola nous le détaille avec crudité dès son XIXème siècle et insère sans émotion un scalpel dans des plaies qui restent encore très ouvertes ; comme une gangrène jamais sérieusement traitée.
Le roman raconte l’histoire, la deuxième partie de vie, de Jean Macquart, alors qu’il a été démobilisé des campagnes militaires du Second Empire. Quittant son état de menuisier, il se retrouve ouvrier agricole dans la Beauce. Au fil des saisons et de leurs éreintants travaux agricole, on suit les péripéties de ce descendant des Rougon-Macquart en prise avec les agissements atroces des paysans du village de Rognes, notamment ceux de la famille Fouan. Au travers de sordides, et meurtrières, histoires de partages des biens du vieux Louis Fouan, c’est tout le quotidien du travail paysan qui est conté par le détail, avec toute l’organisation économique, religieuse et sociale concomitante. Toute la trame de l’intrigue repose sur l’appétit de possession de terres, sur le déchaînement de passions criminelles qu’il provoque.
Dans sa peinture naturaliste, Émile Zola ne passe pas à côté des enjeux politiques, encore moins des économiques, d’un XIXème siècle où la Révolution industrielle n’épargne pas, même où elle ébranle définitivement, le monde paysan : fuite de la main d’œuvre agricole vers la ville ; éloignement du progrès et de l’instruction ; abandon moral et civique autant par les autorités politiques que religieuses ; début de la concurrence étrangère, notamment américaine ; arriération des techniques de cultures : assolement, engrais, semences, érosion et appauvrissement des sols, morcellement cadastral.
Au fil des descriptions, mœurs mis complètement à part, des enjeux de propriété foncière, d’organisation cadastrale, de transmission successorale, de techniques paysannes, de gestion administratives et politiques, de commercialisation des productions agricoles, de la conscription par tirage au sort, de formation intellectuelle et morale, de pénétration des techniques modernes, de concurrence et des tensions internationales, nous retrouvons dans nos misères paysannes contemporaines un écho de celles de l’époque. Le vocabulaire change, les drames persistent.
C’est l’instituteur Lequeu qui, oracle des bouleversements à venir, annonce la couleur du destin du monde agricole : « Vous êtes une race finie, l’amour imbécile de la terre vous a mangés, oui, du lopin de terre dont vous restez l’esclave, qui vous a rétréci l’intelligence, pour qui vous assassineriez ! Voilà des siècles que vous êtes mariés à la terre et qu’elle vous trompe… Voyez en Amérique, le cultivateur est le maître de la terre. Aucun lien ne l’y attache, ni famille, ni souvenir2. »
Par la voix de Lequeu, c’est le monde industriel, désincarné, déshumanisé, tout son broyage, qui s’expriment. Pour que le monde avance, pour que la religion du progrès se répande, il faut des sacrifices. Ces sacrifices, ils seront prélevés dans le monde paysan. On ne fait pas mieux aujourd’hui.
S’il n’y avait pas grand-chose à trouver en 1887 dans la Beauce, comme dans le Somail, comme dans le Livradois, si s’était ouverte une sorte de parenthèse miraculeuse avec l’Instruction publique de la IIIème république, avec la densification du réseau de chemin de fer qui désenclavât l’ensemble du territoire français, tout cela s’est refermé ; une diagonale du vide, un sous-continent français, des pays délaissés, méprisés se sont reformés en lieu et place. Sauf en période électorale, où il faut bien aller tâter le cul des vaches, on laisse crever le monde paysan.
Mais l’instituteur Lequeu a tort. Il est possible, même devenu une minorité méprisée, que le monde rural ait toujours eu raison, et même qu’il ait toujours eu une raison d’avance sur les trémulations et gesticulations modernistes et mondialistes pathétiques. À l’heure de la doxa sur la sobriété, le paysan français oppose au « dès que son champ s’épuise, il va plus loin », au syndrome australien de l’hominisation destructrice, « l’amour du paysan pour la terre3 », « l’amour de la terre nourricière, la terre dont nous tirons tout, notre être, notre substance, notre vie, et où nous finirons par retourner3 ».
Cet attachement viscérale, charnel, français, gaulois, à la terre, se retrouve aussi chez Steinbeck dans « Les raisins de la colère ». Le paysan a toujours eu une sagesse d’avance sur tous les grands bonimenteurs. C’est encore plus vrai en 2023. Ce sont nos paysans qui savent quoi faire du monde, de l’environnement. Un seul qui a mis les mains dans la glaise et dans les fumiers sait mieux que tous les ronds-de-cuir artificialisés.
Dans la deuxième partie de La terre, Zola dépeint les sentiments d’un puissant fermier beauceron : Hordequin. Deux pages de déclaration d’amour pour la terre, mais un amour douloureux parce que pris dans le dilemme entre le travail traditionnel de la terre et l’adaptation aux techniques modernes, parce que cruellement conscient que tout ce travail ne paie pas, ne paie déjà plus, paiera de moins en moins. Cette lucidité paysanne, qu’aussi Robert Merle évoquera au XXème siècle dans Des grives aux loups, est notre héritage à tous. Elle devrait être notre indice de référence, la boussole de nos décisions.
– « La Terre », notice, p. 573 ; Collection Folio, Ed° Gallimard – 1980
– « La Terre », 5ème partie, p. 502 ; Collection Folio, Ed° Gallimard – 1980
– « La Terre », notice, p. 574 ; Collection Folio, Ed° Gallimard – 1980