
Il serait boiteux de parler d’Albert Camus, de sa personnalité, de son œuvre couronnée en 1957 par le prix Nobel de Littérature, sans établir de lien entre sa lettre à son instituteur, Monsieur Germain, et son discours de réception prononcé le 10 décembre 1957 à Stockholm. Il faut ensuite lire une réponse de Monsieur Germain à son « petit Camus », pour se faire une idée de ce que l’Instruction, en complément de l’Éducation, quand elle est donnée avec conviction, avec cœur, avec ambition, peut forger, sinon des hommes prodiges, du moins des individus dignes.
Aussitôt connu l’honneur qui lui était fait par l’Académie Nobel, Albert Camus, le 19 novembre 1957, prend sa plume pour remercier, ou plus encore rendre hommage, comme rendre à César ce qui appartient à César, à celui qui tendit « cette main affectueuse au petit enfant pauvre qu’il était ». Ce candide mouvement du cœur, cette reconnaissance, se retrouve dans l’humilité du discours de réception : « ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels ». Ce qui dépassait ses mérites personnels, ce furent tous ceux, sa mère, son instituteur, qui concoururent à sa formation, bien sûr intellectuelle, mais aussi morale.
Parler d’Albert Camus, de sa personnalité, de son œuvre serait une entreprise bien fastidieuse en si peu de lignes et ne rendrait jamais suffisamment compte de son génie. Le point ici est de célébrer de ce qu’ont pu être, ce que sont encore certains instituteurs et professeurs, les Hussards de la République. Ces enseignants à qui Jules Ferry écrivait en 1883 :
– « Les populations mêmes dont on a cherché à exciter les inquiétudes ne résisteront pas longtemps à l’expérience qui se fera sous leurs yeux. Quand elles vous auront vu à l’œuvre, quand elles reconnaîtront que vous n’avez d’autre arrière-pensée que de leur rendre leurs enfants plus instruits et meilleurs, quand elles remarqueront que vos leçons de morale commencent à produire de l’effet, que leurs enfants rapportent de votre classe de meilleures habitudes, des manières plus douces et plus respectueuses, plus de droiture, plus d’obéissance, plus de goût pour le travail, plus de soumission au devoir, enfin tous les signes d’une incessante amélioration morale, alors la cause de l’école laïque sera gagnée, le bon sens du père et le cœur de la mère ne s’y tromperont pas, et ils n’auront pas besoin qu’on leur apprenne ce qu’ils vous doivent d’estime, de confiance et de gratitude. »
Monsieur Germain est empreint de cet esprit-là, de cette mission-là : extraire les esprits de l’obscurantisme et de l’abrutissement :
– « Je vous ai tous aimés et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser ainsi sur votre jeune intelligence. Lorsqu’il était question de Dieu (c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion. »
À la suite de ces lignes, l’instituteur explique comment son propre père avait résisté aux tentatives de mainmise religieuse sur l’école publique. Une époque où les Hussards de la République, forts de leurs convictions et de leur mission, ont su s’opposer au « crucifix accroché au mur ».
Peut-être aussi y-avait-il, à l’époque, derrière le Corps enseignant, tout une société volontaire, du moins plus unis autour d’une culture et des idéaux communs, pas encore frelatés par des dogmes étrangers et néo-colonisateurs, une Droite moins figée, endormie, satisfaite d’elle-même, une Gauche moins aveugle, stupide, opportuniste et corrompue ; une Nation ? D’ailleurs, Albert Camus, pour en revenir à celui que son instituteur décrivait comme : « le gentil petit bonhomme que tu étais, et l’enfant, bien souvent, contient en germe l’homme qu’il deviendra. Ton plaisir d’être en classe éclatait de toutes parts. Ton visage manifestait l’optimisme », matérialise dans le propos de son discours de réception, cette obligation morale que chacun se faisait, se fait peut-être encore quoique bien rarement : « le refus de mentir et la résistance à l’oppression », pour ne « jamais renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre ».
L’objectif commun des Français était alors « d’élever leurs fils et leurs œuvres », de se « forger un art de vivre par temps de catastrophe et lutter (…) contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire ». On pourrait ne pas changer une virgule à cette déclaration, elle pourrait encore nous inspirer un sursaut salvateur, une restauration combattive et performative de notre psyché nationale.