« Flâneries 2023 » – # 77 – « Lire ce que tous pensent tout bas »


Arthur Schopenhauer écrivait : « La première — et pratiquement la seule — condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. » Dans cette veine, Michel Houellebecq en a beaucoup en réserve dans son esprit et à livrer sous la plume. Cet écrivain a été diplômé en 1975 de l’INAP-G (Institut national agronomique Paris-Grignon) dans la spécialité Mise en valeur du milieu naturel et écologie. C’est dire s’il est capé pour observer le milieu naturel auquel il appartient et les modalités de sa préservation autant que de sa destruction : notre propre société française mondialisée et multiculturelle dans ses pires et plus perverses manifestations.

Dans anéantir, Houellebecq brosse les portraits naturalistes d’un type particulier de représentants de l’espèce humaine : les politiques, les journalistes et leurs écosystèmes. Publié en 2021, anéantir téléporte le lecteur en 2027, année d’élections présidentielles en France. Le roman met en avant Paul Raison, fils d’Edouard, ancien membre des services secrets et sa femme Prudence. Ce quinquagénaire est fonctionnaire de l’Économie, des Finances et du Budget, mais surtout très proche du ministre Bruno Juge ; il est à la fois son Directeur de Cabinet et son plus proche confident. Tout commence par des attentats terroristes, sophistiquement pilotés par des maîtres de la subversion informatique et numérique, qui visent d’abord le ministre lui-même avant de s’attaquer aux transports de commerce mondiaux, aux laboratoires de procréation médicalement assistée et pour finir aux migrants. Son père subit en accident vasculaire cérébral, ce qui conduit Paul à retisser des liens, jusque-là très distendus avec ses frère et sœur : Cécile et son mari notaire, catholiques très pratiquants et ouvertement soutiens du Rassemblement national ; Aurélien, restaurateur de tapisseries au ministère de la Culture, marié à une journaliste harpie prénommée : Indy. Après une campagne mouvementée, après avoir extrait son père d’un mouroir illustratif du traitement des personnes âgées dépendantes en France, après avoir reconquis l’amour de sa femme très longtemps négligée, Paul se découvre, bien trop tard, un cancer de la mâchoire qui le condamne en quelques semaines.

Appétit du pouvoir, manipulations de l’opinion par des médias aux ordres, cercles conspirationnistes, mouvements terroristes, travers humains causés par un mode de vie axé sur le matérialisme, fin de vie, relations amoureuses, religion : Michel Houellebecq explore sans concession toutes les dérives prédatrices et destructrices contemporaines. Pour la procréation médicalement assistée, le déferlement migratoire, l’entrisme islamiste, le lecteur, quoiqu’il se refuse à se l’avouer, est placé face à tous les mécanismes de décivilisation et de déculturation à l’œuvre en France et dans le monde depuis l’après-guerre. Chacun, avec un minimum d’honnêteté, ne peut que lire, en cachette et en silence, ce que lui-même et tous pensent tout bas.

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