« Flâneries 2023 » – # 174 – « Le paysage intérieur »


Dès l’exposition, et encore longtemps après, la douceur d’un visage de femme dessiné par Perino de Vaga au XVIème siècle continue de charmer l’esprit. Ce dessin à la pierre noire et au fusain est plus criant de spontanéité, de vérité que sa traduction au pinceau. Aucune touche d’huile ne maquille, ne sophistique, la qualité du paysage intérieur de cette femme que l’artiste a su composer ou peut-être recomposer. Revient une phrase des Faux-monnayeurs d’André Gide : « N’ayez pas peur de vos pensées. » Surtout lorsqu’elles sont belles, pures et tournées, comme le regard de cette femme, vers un objet d’attention, de tendresse et d’amour. Ce regard accentue l’expression adorable du visage et donne au spectateur l’envie de le lire, de le relire, comme le promeneur s’arrête en extase devant un panorama dont il passe en revue et au crible chaque ligne pour en comprendre les secrets. Le paysage façonné à partir du matériau donné par Dieu et par le labeur de l’homme comme l’esquisse tracée avec maîtrise et avec sensibilité par l’artiste ne trichent pas. En 2019, l’une de mes chroniques, Bulle sauvage, expliquait les vertus de l’intervention de la main de l’Homme sur la Nature. Brute, la nature non seulement lui est hostile, mais ne se soucie pas d’esthétique ; elle ne fait pas « pays sage ». L’Art, dans cette veine, magnifie le meilleur de la nature humaine. Bien sûr, il saisit également tous ses travers, mais il les ordonne ; en les figeant, il les rend intelligibles, exemplaires et édifiants. Pour que ce visage au dessin comme un visage au naturel deviennent beaux, il faut que les âmes qui se cachent au-dedans soient constituées de bon matériaux, qu’elles soient aimables : dignes d’amour. Les âmes, brutes à la Création du monde et à la naissance, comme tout ce qui couvre la Terre, doivent être inlassablement travaillées pour se rendre habitables, fréquentables, aimables. Dans le travail de ces matières indisciplinées que sont la nature et l’âme, le paysan et l’artiste partagent une sensibilité aux atouts, aux forces, aux faiblesses, aux dangers qu’elles recèlent. Mais ils ne peuvent transformer ce qui est rétif à leur intervention et à toute amélioration. Le beau supplante presque toujours l’impropre et le laid. Le paysan, par des siècle de labeur agricole, et l’artiste, par des heures d’esquisses et de de retouches, parviennent à domestiquer, à dompter ces défauts. C’est peut-être cela, l’essence de la civilisation : contraindre et se contraindre un peu pour se rendre fréquentable, habitable, aimable aux regards des autres. La décivilisation serait ainsi la renonciation à cet effort de domination de sa nature par essence animale, brutale ; l’abandon de toute chance d’inspirer, à ses semblables autant qu’à l’artiste, le moindre dessin.

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