
Dans une chronique publiée en août 2018, j’avais formé le néologisme la « mochitude », pour évoquer la tendance à la laideur de l’expression artistique, prenant pour exemple l’habillage de bandes jaunes de la cité fortifiée de Carcassonne. Ce petit jeu me reprend aujourd’hui, sur la terrasse du site de la Bibliothèque nationale de France (BNF) à Tolbiac, à l’est de Paris, avec le forgement du vocable « immensitude ». Le suffixe -itude est la marque de l’appartenance à un groupe ; ce qui est laid relève de celui de la « mochitude », ce qui est gigantesque rejoint celui de l’« immensitude ».
L’histoire du gigantisme pourrait commencer avec les pyramides, le colosse de Rhodes, les Bouddha, le Mont Rushmore, les monuments Incas, la tour Eiffel. L’« immensitude » contemporaine a ceci de particulier qu’elle touche les hommes dans l’ensemble de leurs activités quotidiennes, particulièrement le travail et la vie domestique. Il est même probable qu’en certains endroits du monde, des hommes se réveillent et se couchent dans une tour après une journée de travail dans une autre, soit un horizon continu de béton. Pour revenir à la BNF et dans la même ligne de pensée, il s’agit là d’une organisation en elle-même complètement citadine ; entre des façades d’acier et de verre se poursuit une activité digne et comparable à celle d’une ville. Ces mastodontes ne sont plus élevés à la gloire de Dieu, pour remettre l’homme a sa taille, sinon à sa place, ni à la gloire d’une personnalité, pour rappeler à l’homme dans quelle généalogie de labeur, d’effort et de lutte il s’inscrit, mais pour incarcérer l’homme hors de son cadre naturel, dans la prison perpétuelle du mouvement, lui-même perpétuel.
L’urbanisme contemporain gomme le petit, le modeste et ne se soucie pas de frugalité. Concomitamment, il ne se soucie pas de préservation de l’environnement. Il en artificialise toutes les composantes jusqu’à l’homme lui-même. Combien de tonnes d’acier, de verre, de bois, de plastique, de sable (le tout prélevé dans les sols, dans les forêts, sur les plages et dans les rivières à coup de millions de tonnes de CO2) sont nécessaires à leur érection ? Combien de gigawatts pour les faire fonctionner, de l’ampoule électrique à l’ascenseur en passant par la climatisation ? Des villes entières dans le monde ne sont faites que de ce genre de bâtiments, en particulier en Asie : Taiwan, Hong Kong ; en Orient : Dubaï, Abu Dhabi et bien sûr à la Défense et ici à Tolbiac. Pire, une ville multiséculaire comme Arles, avec son enceinte médiévale, est balafrée par la tour Luma.
Un œil indulgent y trouvera une esthétique : celle du froid, du désincarné qui convient à l’homme déraciné, qui conviendra encore plus à l’homme déshumanisé que les nouvelles technologies font émerger. Un œil plus critique, y verra toute l’arrogance des velléités de puissance de l’homme, toutes les contradictions à ses prétentions à une vie bonne, éco-respectueuse, tout son entêtement grégaire auto-destructeur. Un œil lucide comprendra la jonction des deux concepts : « mochitude » et « immensitude » : un enlaidissement colossal de la vie humaine ; de la vie tout court.