« Flâneries 2023 » – # 231 – « Au pays qui donne des leçons au monde »


Le travail commun du romancier américain Paul Auster et du photographe Spencer Ostrander a eu droit à une exposition dédiée aux Rencontres photographiques d’Arles. C’est la qualité combinée des textes et des photos sélectionnés dans ce contexte qui a justifié la lecture de l’essai qui a servi de scénario narratif : Pays de sang ; une histoire de la violence par arme à feu aux États-Unis. Salle après salle, vue après vue et notice après notice, un grand doute taraude, une puissante interrogation pointe : comment une nation qui baigne dans une si grand violence originelle, atavique, endémique et systémique a-t-elle pu subjuguer le monde à ce point et, surtout, pourquoi la laissons-nous mener le monde et lui faire la leçon ?

Les photographies qui accompagnent l’analyse de Paul Auster n’affichent aucune présence humaine ; elles ont été prises bien après ces drames appelées tueries de masse. Quand quatre victimes sont décédées, quelle que soit l’arme, on peut parler de masse. Mais ce seuil, ce critère, comme les photographies vides, ne dénombre pas les blessés graves, les traumatisés à vie et les victimes collatérales : les témoins, les famille, les équipes médicales et policières. Les chiffres très documentés mis en avant sont éloquents : 400 000 000 d’armes en circulation, soit une pour chaque homme, femme et enfant ; 80% des morts par balle dans le monde sont comptabilisés aux États-Unis ; 40 000 Américains meurent de blessures par balle chaque année, dont la moitié pour des suicides, soit cent décès de ce type chaque jour.

Images et chiffres conduisent l’auteur à amorcer, et à prier pour que son pays fasse de même et aille plus loin, une analyse des causes. Il le fait d’abord pour lui-même, à partir de sa propre histoire familiale : sa grand-mère, femme trompée, abattit son mari de trois balles devant ses enfants. Paul Auster, son enfance durant, ne côtoiera les armes qu’en dehors de son noyau familial, ce qui fait de lui un exemple typique de la lutte irréconciliable qui se joue entre les deux camps : pro et anti-armes à feu, ou plus exactement pro et anti-IIème Amendement de la Constitution. L’autre volet de l’analyse porte sur les grandes lignes historiques de la violence américaine dont Paul Auster montre qu’elle est constitutive de ses origines coloniales et n’a fait que s’enkyster au fil des évènements : Révolution contre les Anglais, Guerre de Sécession et lutte des Black Panthers, celle-ci, avec les évènements de Sacramento en 1967, ayant servi de modèle à la violence et aux combats des suprémacistes blancs actuels.
En fait, dans la ligne des luttes contre la drogue, les accidents de la route ou le tabagisme, Paul Auster fait de la violence par arme et de la violence en général, le problème majeur de santé publique, sans résolution duquel l’Amérique ne peut espérer que s’effondrer.

La lecture de cet essai, particulièrement bien traduit, est aisée et s’achève en une demi-journée. Comme devant l’exposition, l’ampleur de la violence au pays qui donne des leçons au monde cause un effarement d’autant plus conséquent que cette violence n’est que le plus saillant de ses grands maux. Aux armes à feu, il faut ajouter l’obésité-diabète, les accidents de la route et la drogue à propos de laquelle les États-Unis connaissent une croissance verticale avec près de 110 000 morts par surdose par an. Oui, Paul Auster a raison : l’Amérique est un pays profondément malade, qui ne prend pas le principal de ses maux à bras le corps faute de se regarder véritablement dans un miroir. En attendant cet hypothétique sursaut, bien que son déclin soit patent et très avancé, personne n’empêche cette névrotique Amérique d’associer le reste du monde à ses délires : Koweït, Afghanistan, Corée, Ukraine, Niger, … Encore des armes, encore du sang !

Une réflexion sur “« Flâneries 2023 » – # 231 – « Au pays qui donne des leçons au monde »

  1. […] La marque de ces nouvelles est d’être une bonne manifestation de la trépidance américaine. Tout va vite, tout doit aller vite. Il faut de la force et du sang pour parvenir à ses fins. Cela a été écrit en 1978, époque du zénith de l’arrogance américaine. Dans le titre américain Legends of the fall, fall peut-être traduit en français de deux manières : automne, pour une version littérale et chute, pour une version symbolique. Jim Harrison a puisé son encre de tout le mauvais jus américain, ce que d’autres écrivains, comme Paul Auster, nomment le Pays de Sang. […]

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