« Flâneries 2023 » – # 244 – « Le vrai héros de l’intrigue »


Entre un air « Bacao » de tambours d’aciers caribéens et les « Asturias » d’Isaac Albeniz, le spectateur est pris par ces rythmes lancinants. Lancinant, c’est bien l’adjectif approprié pour qualifier le film de Justine Triet : « Anatomie d’une chute ». Tout importune dans ce film, la gêne est permanente tant le personnage de Sandra Voyter, tenu par Sandra Hüller, est antipathique.

Cette femme, avec son mari Samuel Maleski et son fils âgé de onze ans, Daniel, vit dans la montagne au-dessus de Grenoble. Au retour d’une promenade dans la neige avec son chien Snoops, l’adolescent trouve son père mort au pied du chalet. Dans l’incertitude entre suicide et meurtre, le Parquet ouvre une enquête et inculpe Sandra. Le procès qui s’ouvre un an plus tard est l’occasion d’un véritable examen du fonctionnement du couple. Si la cause de la mort est bien une chute, ce qui y a poussé relève de motifs bien plus broussailleux et nécessite d’en dresser une anatomie, dans le sens médico-légal du mot : une dissection poussée pour en comprendre les mécanismes.
Sandra Hüller plante une Sandra Voyter bien antipathique. En elle, se retrouve le pire de la femme affranchie, indépendante, homosexuelle. Comme l’indique le psychiatre invité à témoigner au procès, elle est castratrice. Justine Triet, en bonne féministe de combat, lui fait reprendre point par point tous les travers machistes. Mais le biais se retourne contre sa thèse au point de montrer que les instincts dominateurs ne sont pas uniquement des apanages masculins et, qu’au contraire, les femmes peuvent se montrer bien plus cyniques que leurs opposés. Pas un instant on ne croit à la douceur de cette femme. Pour avoir lu la thèse de Liliane Daligand, « La violence féminine », les femmes peuvent se montrer pires que les hommes, avec d’autant plus d’aplomb qu’elle bénéficie d’un outrageux privilège, celui de la victime de fait.
Bien qu’acquittée grâce au témoignage de son fils, qui raconte les scènes vécues avec son père qui le confirment dépressif et suicidaire, on ne peut qu’être choqué par le manque d’empathie, la froideur, le calcul de cette femme. Si, le jeune Daniel Maleski, joué remarquablement par Milo Machado Graner, par son récit, confirme la thèse du suicide, il ne dédouane pas pour autant sa mère de sa responsabilité indirecte dans ce drame. C’est lui, le vrai héros de l’intrigue.

Le film, du genre judiciaire, est remarquablement réalisé et joué ; il est précis jusque dans les détails de la procédure. Il est simplement regrettable que sa réalisatrice, Justine Triet, dont le film a largement bénéficié des aides publiques directes et indirectes via les Sofica, ait profité de la tribune de sa Palme d’Or à Cannes pour parler de répression dans le domaine du cinéma et de gestion néo-libérale de l’économie. Aucun pays au monde ne subventionne autant l’Art sout toutes ses formes que la France. Si tous ne bénéficient pas de financement, c’est peut-être d’abord parce que tous les projets ne promettent pas de futurs prix internationaux ni même nationaux, ni même de succès commercial ; ils sont potentiellement nuls. Si c’est cette répression-là dont elle parle, alors elle insulte le système même qui lui a permis de fouler le tapis rouge et de prendre la lumière.

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