Odyssée 2021 (#169) – « Didascalie »

La tempête fait rage. Des lueurs blafardes de nuit tombante ourlent de rubans mordorés le velours épais des nuages. La colère semble sourdre dans un ciel aux teintes funèbres.

Pierre lève lentement les yeux du cahier sur lequel il s’applique à faire rimer ses mots. Il se redresse et, tranquillement, s’approche d’Hélène dont le visage, pressé contre la vitre de la croisée, est à peine perceptible tant la pièce, le salon, est plongée dans une pénombre qu’égaye le halo doux et chaud de quelques bougies.

« Pierre, viens près de la fenêtre. C’est affreux au dehors. »

Le ciel annule tout horizon et réduit le jardin à de vagues ombres dont on distingue mal la forme originelle. Des arbres, on ne perçoit que les silhouettes secouées par les rafales d’un vent rageur ; on pourrait inverser le décor et les imaginer comme pincées à une corde à linge invisible, ballottés comme des chaussettes effilochées.

– « Il y a du bois bien sec. Je pourrais allumer une flambée. Cela réchaufferait nos pensées transies par ce vent sinistre. »
– « Oh oui ! C’est absolument ce qu’il nous faut. Vite ! Avant que ces ombres maléfiques et cette furie sonore nous prennent tout entier, nos meilleures pensées comprises. »

Pierre s’affaire auprès du foyer. Il s’applique à chacun de ces gestes comme s’il construisait une œuvre d’art.

– « Voilà, le foyer est prêt ! Ne reste plus qu’à l’enflammer. Passe-moi une allumette.
Tu pourrais te mettre au piano ; jouer un contre-ut à ce désastre ; quelque chose de gai qui chasse le noir, épouvante le tumulte, ré-enchante notre décor et chamboule les didascalies sinistres du scénario écrit par le ciel. »
– « Une « Marche turque » ?
L’insolence de Mozart va nous arranger tout cela !
Allez les notes, allez les noires, allez les blanches ; sau
tez, vrillez partout et que vos trilles balaient toute cette dépression ! »

Les notes gaies de Wolfgang s’égrènent une à une dans la pièce, elle volettent et se dispersent, réveillent, qui le chatoiement des chandelles, qui le ballet des flammes.
Pierre et Hélène se mettent à danser.

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