« Flâneries 2023 » – # 61 – « Forêt de paradoxes »


Dans son discours de réception du prix Nobel, Jean-Maurice-Gustave Le Clézio utilise l’expression « forêt de paradoxes » à propos de la Littérature, en faisant référence à un écrivain suédois, Stig Dagerman, pour qui, seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence, peuvent la considérer comme ce qu’il y a de plus important ; les autres ne peuvent avoir pour priorité que celle de lutter pour leur fin de mois ou leur survie.

Les huit nouvelles d’« Avers » évoquent précisément cette part de l’humanité, ces « indésirables », pourtant nos semblables par le langage, qui luttent pour vivre, ceux que l’on voit mais que l’on évite. Par ces histoires singulières, à coup de mots de l’instinct et des sens, Le Clézio nous donne à connaître un aspect du monde caché à nos yeux, dont nous n’admettons que l’envers, dont nous refusons de voir les difficultés et drames.

Île Rodrigue : la sublime voix de contre-alto de la jeune Maureez qui fuit un beau-père incestueux ; Brésil : Chuche, enceinte parce que violée par un trafiquant de coca, sa tendresse pour le simplet Juanico tout au long de leur fuite à travers le pays ; frontière mexicano-américaine : Chepo, enfant perdu vivant dans un collecteur d’égouts.
Et il y a aussi, la forêt, celle qu’aime profondément Le Clézio et à qui il estime devoir son talent. Cette forêt, il en parle au travers de Yoni, un jeune homme qui largue les amarres d’une vie cadrée, bourgeoise et urbaine pour entrer et se fondre dans un monde justement sans repères qui lui donne un « sentiment qu’il ne reconnaissait pas, qui était resté caché au fond de lui depuis son enfance, le sentiment de la liberté ». Il devient un cholos, un indien à part entière et se bat pour défendre ce qu’il reste de forêt la amazonienne envahie et ravagée par les narcos.

Toujours dans son discours de réception, Le Clézio explique : « Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion. » Avec les mots, il embrasse le petit, le faible ; le concret, l’avers, du monde que l’on s’ingénie à ignorer. Bien qu’il s’en défende, ne reconnaissant à la Littérature qu’un faible impact sur les esprits, Le Clézio instille peu à peu chez le lecteur, sinon un sentiment de révolte, du moins une certaine honte de s’arranger si bien de toutes ces situations miséreuses et tragiques. C’est son moyen de réaction, c’est son moyen pour nous faire réagir. Il nous donne accès à un autre monde par le langage, légitimant par là son crédo, que la Littérature sert à se connaître et à se reconnaître ; et ici, au travers des autres, même les plus humbles, mêmes les silencieux : nos très oubliés indésirables.

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